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Le Dieu inconscient : à propos de Viktor Frankl

Par , le 14 Apr. 2014, dans la catégorie Lectures - Imprimer ce document Imprimer

Le Dieu inconscient, Viktor Frankl

Viktor E. Frankl, Le Dieu inconscient – Psychothérapie et religion, trad. G. Ferraci, postface de G.-E. Sarfati, Interéditions, 2012.

Malgré une notoriété internationale, Viktor E. Frankl reste relativement peu connu en France. Professeur de neurologie et de psychiatrie né en 1905 à Vienne et décédé dans cette même ville en 1997, rescapé juif des camps nazis, il est le fondateur d’une approche psychologique et psychiatrique, la logothérapie, Troisième Ecole Viennoise, qui a révolutionné la psychothérapie. Pour lui, au-delà de la pulsion sexuelle (Freud) et de la volonté de puissance (Adler), la quête de l’homme, être essentiellement spirituel, est avant tout celle du sens.

Cet ouvrage, paru en allemand à Vienne en 1948, est constitué de sept chapitres initiaux auxquels se sont ajoutés cinq chapitres liés à ses recherches ultérieures et c’est ce livre augmenté qui a été publié en 2012 dans une nouvelle traduction et une postface de George Elia Sarfati, professeur des universités et président de l’Association française d’analyse existentielle et de logothérapie Viktor Frankl.

Tout en rendant hommage aux travaux « inouïs » de Freud, Frankl définit tout d’abord l’analyse existentielle – la dimension théorique de la logothérapie – en la distinguant de la psychanalyse. Là où cette dernière voit en l’homme un être déterminé par ses pulsions, « l’aspect mécanique d’une entité spirituelle », l’analyse existentielle discerne l’autonomie de l’existence spirituelle et, de ce fait, le caractère fondamental que constitue pour l’homme sa responsabilité. Si pour Freud l’inconscient est en premier lieu un réservoir de pulsions refoulées, le « ça », qui « dépersonnalise, chosifie l’être de l’homme », Frankl intègre dans l’inconscient une dimension spirituelle, ontologique : « le fait d’être conscient, aussi bien que celui d’être responsable, sont et demeurent, au niveau de l’observation psychologique immanente, des problèmes insolubles ». C’est dans l’inconscient spirituel que s’origine la conscience morale, dont Frankl élabore une analyse existentielle (chapitre 3) qui le conduit à l’évidence de la transcendance de cette conscience morale (chapitre 5) : la responsabilité ontologique de l’homme, qui dérive du devoir que lui dicte sa conscience morale (le surmoi), ne peut s’exercer que devant « une instance extra-humaine d’essence personnelle ».

C’est un fait qu’au contraire du « ça » – qui est dépendant des pulsions – le moi est par essence un être responsable, mais cela ne veut nullement dire, loin s’en faut, que ce moi responsable ne serait responsable qu’envers lui-même. Être libre est peu de chose, n’est rien si l’on ne sait pas pour quoi faire. De même, être responsable n’est pas tout, si l’on ne sait pas devant qui, ni devant quoi exercer sa responsabilité.

Pas plus donc qu’on ne peut, des pulsions (autrement dit du « ça ») faire dériver la volonté (autrement dit le moi), on ne saurait faire dériver du vouloir le devoir (autrement dit le sur-moi). Rappelons-nous, en effet, le joli mot de Goethe : « Tout vouloir n’est jamais qu’un vouloir, quand en fait nous avons un devoir. »

Le devoir est toujours, d’une façon ou d’une autre, présupposé avant tout vouloir. Le devoir se situe ontologiquement avant le vouloir. De même, exactement, que je ne peux répondre que si je suis interrogé, de même, donc, que toute réponse implique un

« à qui », « à quoi », et que ce « à qui, à quoi » précède nécessairement la réponse elle-même, de même la question : « Devant qui, devant quoi ? » est-on toujours responsable est antérieure à la responsabilité elle-même. Mon devoir m’est nécessairement tracé à l’avance, dans la mesure où je dois vouloir.

Derrière le sur-moi de l’homme on ne trouve pas le moi d’un surhomme. On trouve bien plutôt en amont la conscience, le « Toi » qui est Dieu. Car jamais, au grand jamais la conscience morale ne pourrait être un ordre dicté par l’immanence : Elle répond bien plutôt à l’appel que prononce le « Tu » de la transcendance.

Ni un sur-moi, ni un moi idéal ne pourrait ici être efficace s’il venait de moi, s’il n’était qu’un modèle que j’aurais seul formé, s’il ne m’était pas en quelque manière donné, fourni à l’avance. Jamais cette conscience ne pourrait agir sur moi s’il n’y s’agissait que de ma propre invention.

Extrait du chapitre 5 : la transcendance de la conscience morale.

« L’homme irréligieux [pour Frankl, un homme religieux est « un homme qui a trouvé une réponse à la question du sens de la vie »] est tout simplement celui qui méconnaît cette transcendance de la conscience. Car même l’homme irréligieux a une conscience, et lui aussi dispose d’une responsabilité. Simplement il ne s’en enquiert pas davantage, il ne se demande ni envers quoi il est responsabilité, ni d’où vient sa responsabilité. »

La conscience constitue donc un véritable « organe du sens » (chapitre 10) qui permet à chacun, par une forme d’auto compréhension originelle (chapitre 11) d’accéder au sens des situations de sa vie :« toute situation “même lorsque la tragique triade où souffrance, faute, mort se trouvent associés ” est un appel qu’il nous faut écouter, auquel il nous faut obéir ». La conscience constitue aussi le lieu de notre liberté, celle-ci se résumant finalement et essentiellement à « écouter sa conscience ou faire fi de ses avertissements », sachant que c’est le rôle de l’éducation d’« affiner la conscience ».

L’inconscient spirituel se révèle aussi à travers l’interprétation des rêves (chapitre 4) qui met en évidence l’existence d’une religiosité inconsciente, souvent refoulée (chapitre 6). L’auteur ressent alors la nécessité d’éclairer les rapports entre psychothérapie et religion (chapitre 7), et entre logothérapie et théologie (chapitre 8), pour préciser le positionnement souhaitable du médecin dans le cadre d’une assistance spirituelle requise par un patient (chapitre 9). Le dernier chapitre, conférence donnée à Dallas en 1988, s’intitule L’homme à la recherche d’un sens ultime. Il fait un état des lieux spirituel d’une société malade de son vide existentiel (que dirait-il aujourd’hui !) et donne une série d’arguments rationnels incitant à croire en l’existence d’un sens ultime de la vie et de son Créateur unique, présent dans l’inconscient de tout individu.

Dans une seconde phase de son développement, l’exposé des principes de l’analyse existentielle a entrepris de pénétrer dans les arcanes de la spiritualité inconsciente. En tant que logothérapie, sa contribution a consisté à ajouter au psychisme – unique objet jusque-là de la psychothérapie – le plan spirituel. Ceci nous a ainsi appris à discerner le spirituel au sein de l’inconscient, c’est-à-dire, en quelque sorte, à discerner le logos inconscient. À côté du « ça » (autrement dit, des pulsions), s’est ajoutée une nouvelle découverte, l’inconscient spirituel. Avec cet inconscient spirituel – qui est le propre de l’homme, et essentiellement spécifique du moi – se sont révélées les profondeurs inconscientes où, sur le plan existentiel, s’effectuent précisément les vrais choix. Ceci a, ni plus ni moins pour conséquence, qu’outre la conscience de la responsabilité — autrement dit, la responsabilité consciente — il existe aussi, nécessairement, une responsabilité inconsciente. En découvrant l’inconscient spirituel, l’analyse existentielle échappe au danger auquel succombe la psychanalyse, évitant, à l’encontre  de  cette  dernière,  de chosifier en « ça » et de dépersonnaliser l’inconscient, échappant en somme au danger inhérent à elle-même. […].

Mais au troisième stade de son développement, l’analyse existentielle a découvert chez l’homme, avec l’inconscient spirituel, une sorte de religiosité inconsciente – au sens d’une relation inconsciente à Dieu -, une relation à la transcendance, qui semble bien immanente à l’homme, quoique souvent à l’état latent. Ainsi, d’une part, avec la découverte de l’inconscient spirituel, le moi (domaine du spirituel) se découvre derrière le « ça » (domaine de l’inconscient) ; d’autre part, avec la découverte de la religiosité inconsciente, c’est derrière le moi ‘ immanent, le « toi » transcendant qui apparaît. Si de la sorte, le moi s’était révélé comme également du domaine de l’inconscient, voire l’inconscient en tant que du domaine aussi du spirituel, désormais cet inconscient spirituel se révélait comme étant aussi du domaine du transcendant.

Extrait du chapitre 6 : La religiosité inconsciente.

Frankl a ouvert de nouveaux champs de recherche sur l’inconscient et son ouvrage regorge de raisonnements et de formules percutants. Certes, si la justification théorique de la séparation catégorique qu’il établit entre inconscient psychique, pulsionnel, et inconscient spirituel, ontologique, est pertinente, Frankl ne nous dit pas, dans ces textes en tous cas, comment ces deux dimensions peuvent s’articuler dans la psyché (réactivant en quelque sorte et sous une autre forme le vieux problème du dualisme corps/esprit), comment et pourquoi elles impactent l’orientation spirituelle des uns et anti spirituelle des autres, souvent hors tout choix délibéré de leur part. Certes, on est en droit de se demander comment l’insatiable et insidieuse énergie émanant du ça pourrait être neutralisée ou canalisée par le moi, et permettre ainsi le développement de l’humanité en soi, sans une énergie pulsionnelle de nature opposée, spirituelle (que Bahram Elahi a formalisé à travers ce qu’il appelle le « surça », régi par le principe de plaisir d’ordre surnaturel et qui « s’il reste sain et bien dirigé par le moi, se manifeste au niveau de notre conscient par la foi, l’élan vers le divin, l’amour d’autrui, etc. » (La Voie de la perfection, p. 239)). En outre, si le sens ultime de la vie est d’ordre transcendant et la transcendance d’ordre ontologique en l’homme, Frankl ne nous dit pas non plus quelle est l’utilité de la « descente » ici-bas, dans la matière et la vie psychique. Mais la recherche d’un sens ultime et universel de la vie ne peut en tous cas qu’être avantageusement alimentée par les voies heuristiques qui prennent en considération l’existence d’un inconscient spirituel dans son rapport à une transcendance indépendante de tout particularisme religieux.

À (re)découvrir :

L'âme céleste Le modèle du soi Le ça (âme terrestre)
Le surça Qui suis-je? Le soi impérieux
L'âme et le moi conscient Le surmoi L'homme est un être bidimensionnel


Consulter également :


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1 commentaire

  1. suzie le 15 Apr 2014 à 11:43 1

    C’est étonnant de lire ces extraits ; en même temps je suis frappée par l’évidence et la justesse de ces propos, ça me rappelle un documentaire sur les EMI dans lequel un médecin français disait que le cerveau n’était que l’instrument d’une instance qui survivait après la mort. La science pourrait bientôt nous apporter des réponses !

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