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L’amour-propre aux mille visages : La Rochefoucauld

La Rochefoucauld, Maximes, 1965

Un précédent article (La Rochefoucauld, déconstructeur du soi impérieux) avait évoqué la finesse dont le moraliste du XVIIe siècle faisait preuve dans son analyse des caractéristiques de l’amour-propre. À travers ces maximes, dont un florilège était donné à la suite de l’article, on reconnaissait un certain nombre des multiples visages du soi impérieux. Si les maximes de La Rochefoucauld constituent une sorte de définition extensive (les manifestations) de l’amour-propre, il en manquait cependant une description générale, à la fois exhaustive et concentrée. Celle-ci existe. Elle était en fait la première maxime de l’édition de 1665, supprimée par La Rochefoucauld dès la seconde édition des Maximes en 1666. La voici dans son intégralité.

L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d’affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu’il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu’il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu’il croit que ses sentiments sont morts lorsqu’ils ne sont qu’endormis, qu’il s’imagine n’avoir plus envie de courir dès qu’il se repose, et qu’il pense avoir perdu tous les goûts qu’il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu’on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n’est si intime et si fort que ses attachements, qu’il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu’il n’a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années ; d’où l’on pourrait conclure assez vraisemblablement que c’est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit ; que c’est après lui-même qu’il court, et qu’il suit son gré, lorsqu’il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d’en avoir plusieurs ou de n’en avoir qu’une, parce qu’il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant d’inconstance, de légèreté, d’amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu’il poursuit parce qu’il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien ; il s’accommode des choses, et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu’il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s’étonner s’il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s’il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu’il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l’amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements.

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5 commentaires

  1. Black c@t le 04 Dec 2013 à 9:25 1

    Bonjour et merci pour cet article riche !
    Je dois avouer que je ne comprends pas vraiment le but recherché ici. Oui il faut être conscient de ce que nous sommes et qu’en dehors de ma petite personne il y a les autres. Mais dans cet article j’ai l’impression que “je ” ne suis que laideur et nullité or il me semblait que même s’il est nécessaire pour s’améliorer et se perfectionner de savoir qui et ce que nous sommes il ne faut pas pour autant ne pas s’aimer. L’amour propre me semblait être une sorte de moteur, c’est notamment par amour propre que je ne fais pas certains actes qui sont contraire a l’éthique. L’amour propre n’est il pas un moyen de lutter contre l’indignité ?
    J’entends bien qu’il ne faut pas s’aimer comme narcisse qui s’est oublié lui et les autres dans sa propre image mais s’aimer un peu pour s’améliorer (comme un parent -toute proportions gardées- aime son enfant malgré ses défauts tout en l’aidant a grandir) n’est pas selon vous utile pour se perfectionner ?

  2. mahaut le 04 Dec 2013 à 21:17 2

    Merci pour cette nouvelle publication : à la fois concernant le sujet et la beauté de la langue. Merci aussi à l’équipe pour les rappels des divers articles : le travail nous est mâché….

    Faire sa propre introspection est bien difficile avec tous ces pièges !! Quelque chose au fond de ma propre nature me fait aimer “toutes ces beautés” qui amènent à la Lumière et n’y voudrais qu’y donner toute ma vie.

  3. juliette le 06 Dec 2013 à 14:20 3

    Cette maxime définit avec précision la non-connaissance de soi. L’analyse de ce texte me renvoie à mes manques permanents, et donne une belle place au “moi conscient de surface” ! Quelle belle illustration de la prise de pouvoir du soi impérieux, celui qui aveugle, celui qui “empêche” avec détermination de voir la Vérité, et ce qui est terrible, c’est que nous sommes ses complices, Ô combien souvent consentant !
    Il ne faut pas confondre amour propre, amour de soi, avec ce bel amour propre qui est aussi la définition du sens de l’honneur et de la dignité.

  4. Sandrine le 06 Dec 2013 à 18:18 4

    Bonjour Black c@t

    Je tente une réponse .
    Il me semble qu’il faut bien sûr avoir de l’estime de soi pour avancer dans la connaissance de soi, sans quoi, le dégoût que l’on a de soi-même ne nous conduira que dans les égouts de notre maison. Et on sera vite découragé. Mon expérience m’a montré que c’est en partie grâce à mon amour propre, à toutes les satisfactions que j’en tirais (par exemple, je deviens quelqu’un à mes yeux et aux yeux des autres puisque mes actes s’embellissent et mes connaissances s’approfondissent), que j’ai été motivée au début (et sans doute encore en partie aujourd’hui) à avancer dans la spiritualité.

    De ce que j’en comprends, le but recherché à travers cet article est de nous faire prendre conscience de la puissance tortueuse, quasi infinie, de l’ego ou plus précisément du soi impérieux dans sa capacité à nous duper nous même sur les intentions qui nous animent lorsque nous laissons notre nature suivre son cours.

    Dans les conférences de Bahram Elahi en ligne sur ce site, il insiste sur le fait que nous sommes dominés par notre ego. Nous vivons dans notre ego l’essentiel de notre journée. Nous n’en sommes souvent pas conscients. Même lorsqu’il nous arrive de prier, acte a priori dans lequel on pourrait se dire : “là au moins, je pense à Dieu et je laisse mon ego de côté !”, rien n’est moins certain eu égard non seulement à la nature de notre prière, à notre attention pendant la prière, mais aussi à notre posture intérieure face à Lui, chose qui n’est pas nécessairement très visible à notre conscience.

    Tout ce qui, dans nos actes et dans nos pensées, n’est pas orienté vers la recherche du contentement divin est teinté d’un désir de l’ego, manifeste ou caché. Et ce brouillage débute déjà par le simple fait qu’il peut nous détourner de la compréhension réelle de ce que devrait être ce contentement divin dans une situation donnée.

    J’imagine que l’objectif de l’article n’est bien entendu pas, je me retourne vers le comité de rédaction, de nous démotiver, mais de nous rendre plus lucide sur nous-même et sur ce soi-impérieux contre lequel la lutte constitue l’un des axes essentiels du travail de perfectionnement spirituel selon Ostad Elahi. Dans le très bel ouvrage de Leili Anvar consacré à Malek Jan Nemati, ne dit-elle pas : “l’un des signes de la perfection est que l’on connaît chaque chose à sa juste valeur”, chaque chose, donc chaque pensée aussi sans doute. Et par ailleurs, “le soi-impérieux est avec nous jusqu’à notre dernier souffle. Quel que soit le niveau d’avancement spirituel que l’on atteint, il est toujours là.”

    Cela signifie que le soi-impérieux se perfectionne avec nous : il affine ses arguments en tenant compte de nos acquis spirituels, utilisant, pour peu que sa dimension pulsionnelle commence à être maîtrisée en nous, des moyens plus subtils, des arguments de nature pseudo spirituelle pour essayer de nous duper : par exemple, il développe en nous une fausse humilité, nous fait porter notre attention sur des aspects secondaires de nos défauts pour mieux nous cacher les plus saillants, nous auto glorifie lorsque nous agissons en bien en se faisant passer pour la voix de la “bonne conscience”, etc.

    Comme il cherche incessamment à nous couper du divin vrai, le soi impérieux est comme cet amour-propre décrit par la Rochefoucauld. Et même si ce génial auteur appuyait sa description sur les usages de l’amour propre dans la vie courante, hors peut-être (mais rien n’est moins sûr) toute considération de perfectionnement spirituel, je pense qu’il n’est pas sans intérêt de savoir que c’est avec la même énergie, la même roublardise que cet amour-propre impérieux (l’auteur utilise le terme d’ailleurs), cherche et cherchera toujours à survivre, dans sa gloire propre, c’est-à-dire à nous détourner de la compréhension et de la pratique réelle du contentement divin.

  5. Ms le 08 Dec 2013 à 14:30 5

    Merci pour cet article si parlant et si démonstratif des puissances qui s’exerce en moi !

    Pour essayer de “compléter” le commentaire de @ Sandrine et “répondre” à Black c@t, j’aimerai partagé une vidéo dont voici le lien : http://www.youtube.com/watch?v=owH9xLDnbtc

    Elle est courte et me paraît plutôt explicite.

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