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Portraits du soi impérieux (9) : le soi impérieux est envahissant

Portraits du soi impérieux 9

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Le « soi impérieux » mérite bien son nom : il est pressant, envahissant et tyrannique. L’énergie psychique nuisible produite par l’activité de nos points faibles caractériels est si puissante qu’elle en est parfois irrésistible. Elle nous pousse à agir à l’encontre des principes éthiques et divins justes. Mais comme on va le voir ici, cet « anti-moi » est aussi rusé qu’il est impérieux. Ses menées sont souvent insidieuses, au point de contrefaire à notre insu la voix de la raison, et même de détourner à son profit certains de nos élans spirituels.

L’idéal du soi impérieux, s’il en avait un, serait la « libre circulation » de ses pulsions vers leur satisfaction. Or nous portons en nous un certain nombre de mécanismes de défense qui permettent d’entraver cette libre circulation. Il s’agit en particulier de la raison issue du moi, de la conscience morale issue du surmoi ou encore de la foi ou du désir de se transcender issus du surça. Pour permettre à ses excès nuisibles de s’écouler malgré tout librement, la tendance naturelle du soi impérieux est d’envahir, voire d’annexer ces instances de la part céleste pour les mettre à son service, traçant ainsi dans notre psychisme des voies rapides et sûres pour évoluer à une vitesse et avec une discrétion toujours plus grande.

Annexion de la raison

Nous avons vu comment le soi impérieux pouvait inoculer la raison de principes faux pour la faire fonctionner, à la manière d’un virus, dans le sens qui lui convient. De façon générale, dès que nous nous avisons de faire un pas dans le sens du perfectionnement, le soi impérieux intervient par une salve nourrie de raisonnements qui viennent entraver notre action : « Pourquoi l’aider, voyons, il est assez grand, c’est même lui rendre service que de le laisser faire parce qu’il ne faut pas le rendre dépendant… » ; « Pourquoi ne pas lire cette lettre ? L’enveloppe est ouverte, elle n’en saura rien, ce n’est pas bien grave… » ; « Pourquoi taire ce que tu sais et accepter d’entendre tout le bien qu’on dit de lui ? Il faut faire éclater la vérité… » ; « Pourquoi ne pas prendre cet argent ? Ils sont tellement riches qu’ils ne s’en apercevront même pas… » ; « Pourquoi faire tous ces efforts, alors que je n’en retire aucune reconnaissance ?… ». On pourrait ainsi multiplier à l’infini les exemples de l’extraordinaire capacité du soi impérieux à trouver les justifications les plus variées à nos comportements les plus anti-éthiques.

[…] vous devez vous concentrer sur votre Perfection et non vous imaginer [par exemple] que si vous passez une dizaine d’heures en prières nocturnes, vous allez voir apparaître deux anges pour vous épauler. Il faut être comme un ouvrier qui fait ce qu’on lui dit sans se mêler du reste.
Espérons, si Dieu le veut, que les pulsions du soi impérieux ne vous duperont pas. Car le soi impérieux est très malin, il sait parfaitement pour chaque personne où porter le coup. Par exemple, à un viator, il ne dira pas d’aller voler, il dira plutôt : « Ça fait des années que tu te donnes de la peine, pourquoi tu n’aurais pas le droit de connaître tel secret [spirituel] ou d’avoir tel ou tel pouvoir miraculeux ? »
Que Dieu nous protège du soi impérieux ! [Pour cela], il faut éviter de s’enorgueillir et ne pas s’éloigner du But. Notre « Satan » à nous, c’est quelque chose qui circule dans les fibres de notre corps. Si nous ne nous méfions pas de lui, comme il connaît toutes nos pensées, il sait par où s’infiltrer. Mais si nous restons vigilants, il ne peut rien contre nous. Si le soi impérieux nous dit : « Après toutes ces années d’effort, comment se fait-il que tu n’aies toujours pas compris ce qu’est l’Essence divine ? », il faut lui donner un bon coup sur la tête et lui répondre : « Du moment que je sais que Dieu existe et quel est mon But, cela me suffit ! »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 444.

Détournement du surmoi

Je suis très engagé dans une association d’aide aux SDF auxquels je consacre une grande partie de mon temps libre. Il y a en effet tant à faire et nous sommes si peu nombreux pour aider un afflux toujours plus grand de gens qui sont dans la détresse ! Depuis quelques temps cependant, ma femme se plaint de mes absences répétées qui l’obligent à prendre seule en charge les contraintes de la vie familiale. Elle me reproche aussi de ne pas assez m’occuper de mes deux fils qui ont selon elle davantage besoin de voir leur père. Cet automne, elle a réussi à me convaincre de tous partir en vacances ensemble. Or il se trouve que nos vacances tombent en plein pendant la période de collecte de fonds de l’association, un moment très important qui détermine toutes les activités de l’année à venir. Comme j’ai promis à ma femme et qu’il n’y a pas d’autre date possible, nous partons quand même en vacances, mais je ne me sens pas très bien, mal à l’aise en repensant à la perplexité de mes amis de l’association quand ils ont appris que cette année, je ne serai pas avec eux sur le pont. Nos vacances ne se sont pas très bien passées, il y a eu plusieurs disputes, notamment avec mon fils aîné qui entre dans l’adolescence et dont le comportement est vraiment insupportable. En plus, je n’arrêtais pas de culpabiliser à l’idée que j’étais en train de me prélasser tranquillement au soleil pendant que mes amis étaient en train de se donner à fond pour l’association.

En analysant un peu les choses, ce père de famille a pourtant fini par remettre en cause la façon dont il vivait. Il a en effet pris conscience que son engagement en apparence très noble en faveur des plus démunis était en réalité une façon de fuir ses responsabilités familiales et notamment le face à face avec un enfant difficile qui lui renvoyait une image bien moins valorisante que celle qu’il trouvait auprès de ses camarades de l’association (aux yeux desquels il passe pour un leader) ou des SDF (par rapport auxquels il est en position de bienfaiteur). Sous couvert d’aider les autres, il lésait ainsi les droits de sa femme et de ses enfants tout en nourrissant son orgueil et, paradoxalement, son égoïsme. La culpabilité qu’il ressentait en prenant des vacances en famille faisait ainsi le jeu du soi impérieux qui, sous l’habit vertueux de l’altruisme, était parvenu à infiltrer la conscience morale pour l’étouffer sur ses manquements réels (en tant qu’époux et père) et la faire sonner sur ses manquements supposés (en tant que membre d’association).

Autre exemple d’un surmoi au service du soi impérieux : la tendance à se focaliser sur des détails secondaires au point d’en oublier l’essentiel. Si nous sommes très religieux, le soi impérieux nous poussera à culpabiliser pour tel ou tel point rituel que nous n’aurons pas respecté, nous détournant ainsi d’un véritable corps à corps avec lui. Si nous avons entrepris de travailler sur nous et d’améliorer notre comportement, il concentrera notre attention sur nos manquements les plus superficiels voire sur les excès non nuisibles du ça : j’aurai ainsi tendance à m’en vouloir parce que je n’ai pas pu résister à la tentation de manger toute la tablette de chocolat, parce que j’ai fait la grasse matinée ou parce que j’ai regardé quatre épisodes à la suite de ma série préférée[1]. Discipliner le ça (par exemple maîtriser la quantité et la qualité de sa nourriture ou son besoin de sommeil, avoir une activité physique régulière, être ordonné dans la vie de tous les jours…) peut éventuellement constituer un adjuvant à la lutte contre le soi impérieux. Mais réduire la lutte à ce type d’exercices n’est rien moins qu’une ruse de ce même soi impérieux pour occuper le terrain de notre conscience avec des détails accessoires et nous faire oublier l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire prendre le soi impérieux par les cornes pour assainir notre soi et développer en nous non seulement une hygiène de vie saine, mais surtout des vertus humaines telles que la générosité, l’altruisme, la foi, la tolérance, l’humilité, la gratitude, la grandeur d’âme, un regard juste et équilibrée sur ce qui nous arrive, etc.

Colonisation du surça

Le surça, nous l’avons vu, est cet instinct d’élévation qui naturellement nous attire vers tout ce qui nous dépasse et nous transcende. Le soi impérieux ne peut complètement éteindre en nous ce désir d’absolu qui fait partie de notre nature. Il peut en revanche en détourner l’énergie pour le mettre à son service. On verra ainsi des personnes développer une passion débordante et déraisonnable pour une star, une idole ou encore l’être aimé. On verra d’autres personnes se plonger dans les pratiques occultes, les activités parapsychologiques et autres amusements spirituels[2] qui n’apportent rien sur le plan du développement de la part céleste, et lui sont même nuisibles. Car le soi impérieux apaise ainsi artificiellement la soif de transcendance par des valeurs qui favorisent son développement et freinent celui de l’âme céleste.

Lorsque le soi impérieux ne parvient pas à nous égarer par des tentations matérielles, il se mêle des affaires spirituelles pour nous duper ; par exemple, avec des visions, etc.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., parole 58.

Plus subtilement, le soi impérieux aura tendance à nous présenter les plaisirs du surça (par exemple les rêves spirituels ou les émotions spirituelles, très plaisantes, que l’on peut parfois ressentir en priant) comme les objectifs premiers de notre travail spirituel. Progressivement, nous nous attendons à obtenir une contrepartie agréable pour chacun de nos efforts si bien que lorsque, pour une raison ou une autre, nous ne ressentons plus cette émotion, nous nous décourageons et abandonnons tout effort.


[1] Ces comportements ont été cités à titre d’exemple, mais en réalité, plus que les actions elles-mêmes, c’est le contexte qui me permet de déterminer si les excès émanent du ça ou du soi impérieux. S’ils ne sont pas nuisibles et ne portent de tort ni à moi-même ni aux autres, ils ne relèvent pas du soi impérieux.

[2] Ostad Elahi compare ce genre d’activités à des drogues spirituelles.


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8 commentaires

  1. E. le 28 Oct 2023 à 13:51 1

    Articles extrêmement utile !!
    Pour relater une expérience similaire;

    Avec comme objectif de lutter contre mon soi impérieux, j’ai commencé à organiser des dîners où j’invite des personnes qui m’ont causé du tort d’une manière ou d’une autre. Cependant après plusieurs fois, je me suis rendu compte que j’ignorai totalement ces personnes et qu’à la fin des dîners je ne leurs avait quasi pas parlés.
    Après longue réflexion, le soi impérieux a utilisé l’argument de la générosité et de lutter contre ma rancune , afin d’inviter ces personnes dans un contexte où je suis en position dominante , de les ignorer, pour masquer mon désir de vengeance.

  2. A. le 29 Oct 2023 à 10:43 2

    Merci de cet article

    J’ai vécu une expérience récente en relation avec ce qui vient d’être décrit. Je suis marié à une femme qui est une bonne éducatrice. Elle a beaucoup de psychologie et élève bien nos enfants.

    Pendant plusieurs années mon soi impérieux soulignait parfois ses manques dans d’autres domaines, par exemple : « comment est-ce qu’elle ne fasse jamais un peu de gym, de footing ? Elle voit bien que j’en fais régulièrement mais malgré mon exemple elle ne change en rien. Et pourtant, il est clair les gens sont souvent mariés à quelqu‘un qui est son complément et qui est souvent bon dans des choses où on est soi-même un peu défaillant »

    Au lieu d’écouter cette voix, j’aurais mieux fait de me concentrer sur mes défaillances et sur ses points forts. J’aurais peut-être réussi à identifier une défaillance importante dans ma relation avec mon fils cadet – teenager – avec qui les choses ne sont pas toujours faciles.

    Ce manquement m’est apparu dans toute sa clarté ce weekend dernier: lors d’une discussion avec une amie qui est venue passer quelques jours chez nous, il est ressorti que j’étais présent avec mon fils mais que je n’avais pas de dialogue, que lui ne parlais pas. Je me limitais à cuisiner parfois, lui dire de faire ses devoirs, l’emmener au football parfois sans plus.

    Ma femme, en revanche, avait commencé à s’intéresser à son domaine de prédilection (le football), à regarder des match, à lire des articles de sorte à entretenir un dialogue. Alors que moi, je n’avais rien fait et que je n’avais aucun dialogue.

    1. Mike le 15 Nov 2023 à 23:18 2.1

      Problème récurrent… la femme idéale, la compagne dans toutes nos activités et en plus la responsable de tout le reste à la maison. J’ai connu ça et je le vis encore. Un bonne pratique est d’essayer de soulager le plus possible son épouse; quand on travaille là-dessus on se rend compte qu’on ne fait pas grand chose et en plus on voit ou revoit les qualités de notre épouse (ça m’a beaucoup aidé ).

  3. E. le 11 Nov 2023 à 20:31 3

    En tant qu’étudiant de médecine j’ai beaucoup de travail à faire. Mes journées et semaines sont rythmées entre étudier à la maison et aller à l’hôpital. En tant qu’étudiant, étudier et mon devoir principal.
    Lorsque je travaille sous justification de faire des bonnes actions, ranger l’appartement et être ordonné, consacrer du temps à un ami, je me déconcentre de mon travail et je finis par étudier très peu. Le soi impérieux utilise comme prétexte l’application de comportement éthique afin de nier et de ne pas faire mon devoir principal. Il utilise donc la ruse mais aussi les tentations récurrentes de différents comportements afin de passer sous mon radar de contrôle.

    1. Mike le 15 Nov 2023 à 23:13 3.1

      Oui, intéressant, mais je pense que vous pouvez tout faire.
      Je suis médecin âgé maintenant et je me rends compte que avec du recul que l’on peut tout faire même en étudiant, mais le problème c’est que lorsque l’on fait un pas vers Dieu le soi impérieux redouble de force et donc trouve la justification de ne plus étudier (en renforçant la paresse par exemple) dans le fait qu’on ait fait un autre effort vers Dieu (altruisme, rangement, sport).

      1. A. le 18 Déc 2023 à 22:36 3.1.1

        Merci de votre commentaire 🙂

  4. Bernard le 04 Déc 2023 à 8:12 4

    Bonjour
    Je vous remercie tout d’abord pour la qualité de l’article et des apports quant à la compréhension du soi impérieux. J’ai beaucoup aimé votre analyse du mode de fonctionnement du soi impérieux qui fait passer ce qui est agréable comme important et vice versa.
    Néanmoins je ne partage pas tout à fait votre analyse concernant le travail sur la quantité et la qualité de sa nourriture ou son besoin de sommeil, avoir une activité physique régulière, être ordonné dans la vie de tous les jour, comme n’étant pas une lutte contre son soi impérieux mais seulement un adjuvant. Cela dépend du contexte et de l’intention. En effet tout d’abord dans la pensée d’Ostad Elahi prendre soin du corps et de sa psyché constitue l’un des quatre pilier (l’âme, ce monde, et l’autre monde) pour tendre vers équilibre. Ensuite, on ne peut pas dire des généralités. Prenez le cas d’une personne en surpoids qui a depuis toujours négligé son corps mais aussi sa psyché (manque de sommeil, manque de sport trop de travail bref manque d’hygiène de vie). Pour cette personne, prendre soin de son corps, établir un programme pour réguler sa nourriture, son sommeil et faire du sport constituent une lutte in vivo contre son soi impérieux. D’ailleurs si on regarde la vie d’Ostad Elahi il consacrait 2h00 par jour à la marche et du sport. Il accordait une importance à se nourrir sainement. Enfin, qu’est ce qu’une pratique spirituelle ? Celle-ci englobe toutes les composantes de la vie du moment où on fait ses activités quotidiennes dans le but de s’approcher de la source pour le contentement de dieu.

    Bien à vous
    Bernard

    1. Mike le 12 Mar 2024 à 23:29 4.1

      Ne pas confondre respect des droits et lutte contre le soi impérieux.
      Vous mentionnez Ostad Elahi mais ce que j’ai pu comprendre c’est que ses programmes entraient dans le cadre du respect des droits de chaque chose (corps, âme) et non pas dans la lutte contre le soi impérieux. De mémoire, par définition le soi impérieux est une puissance raisonneuse qui a pour but de nous écarter de notre but spirituel.
      Mais comme vous dites, le droit chemin est le chemin de l’équilibre qu’il faut savoir retrouver en maîtrisant notre ego. Mais le soi impérieux est autre chose… (l’arrogance face à Dieu, la paresse face à la pratique des vérités divines, le doute, la dureté de coeur etc.)
      En ce sens le texte est juste. A mon humble avis. Cordialement.

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