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Portraits du soi impérieux (8) : le soi impérieux est rusé

Portraits du soi impérieux 8

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Dans la galerie des portraits du soi impérieux, les figures de la ruse occupent une place de choix. On a déjà entrevu cet aspect du problème : le soi impérieux n’est pas simplement infatigable, il est aussi un expert en tromperie. Examinons de plus près certains de ses tours les plus courants.

Dès que l’on progresse un peu dans le travail de lutte et de connaissance de soi, la pulsion brute et impérieuse ne suffit plus (ou plus toujours) à nous faire plier aux caprices du soi impérieux. Il en va de même lorsque nous avons reçu une solide éducation morale qui nous fait très vite détecter les actions et émotions clairement anti-éthiques. Dans ces conditions, le soi impérieux agit en traître et emprunte la voix de la raison pour étouffer ou contourner les objections du surmoi. Toutes sortes de raisonnements fallacieux viennent alors nous justifier dans nos comportements et pensées anti-éthiques. On trouvera ci-dessous quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, de la façon dont le soi impérieux parvient à nous duper.

Raisonnement fallacieux

J’ai fait commander un lot de 10 cartouches d’imprimante par ma société et j’en ai emporté une chez moi pour mon imprimante personnelle. Je sais bien que ça ne se fait pas, mais je me dis que le prix d’une cartouche ne représente rien par rapport au budget de la société qui en plus obtient des tarifs très avantageux par rapport à ceux que je pourrais obtenir comme particulier. Et puis après tout, ce n’est que justice. L’autre jour, j’ai imprimé de chez moi une lettre qui concernait le travail, et avec ce que je suis payé par rapport au travail que je fournis, je ne vois pas pourquoi je me refuserais ce petit à côté…

En regardant les choses avec objectivité, on constatera que j’ai accompli ici un acte répréhensible qu’avec un peu de lucidité on appellera un vol, car il s’agit bien de s’approprier ce qui ne m’appartient pas (la meilleure preuve en est que l’on fait rarement ce genre de chose au vu et au su des autres). Mais on voit bien aussi que tout l’effort du soi impérieux consiste à multiplier les arguments (ce n’est pas une grosse somme pour la société, je ne suis pas assez payé, j’ai imprimé une lettre…) de façon à me pousser à m’approprier le bien d’autrui tout en m’empêchant de formuler explicitement ce mot inacceptable pour mon surmoi : « voleur ». Résultat : je vole ma société en toute conscience, tout en continuant à me considérer sincèrement comme un honnête citoyen et à m’indigner à l’occasion de l’absence de sens moral chez mes semblables.

Leurre

Un des mes collègues a fait un certain nombre d’erreurs graves qui ont failli remettre en cause un projet important. Je raconte les erreurs commises par ce collègue à mon chef. Évidemment, ce n’est pas très bon pour le collègue, mais il faut bien que je le fasse, c’est pour le bien de la société, et je vois mal comment le responsable du projet pourrait ne pas être mis au courant.

Ici, l’action n’est pas répréhensible en elle-même : il est effectivement possible qu’il soit nécessaire de raconter ces erreurs au responsable, ne pas le faire peut même relever de la faute professionnelle. En le prévenant, je ne fais donc « que mon devoir ». Mais supposons par exemple que je n’aime pas particulièrement le collègue en question, que je sois énervé par son erreur ou mieux, que je sois en rivalité avec lui. Si je ne fais pas attention, le soi impérieux aura trouvé ici une occasion rêvée pour laisser libre cours à ses pulsions nuisibles. Sous une figure respectable, celle du « devoir », qui servira de leurre, il me poussera à m’adonner tranquillement au plaisir délicieux de médire, de rabaisser un collègue dont je suis peut-être jaloux, de faire l’intéressant, de créer une sorte de complicité valorisante entre le chef et moi, de donner une image avantageuse de mes compétences en mettant en avant l’incompétence de l’autre… Pour me justifier de tout cela le raisonnement est là, tout prêt : c’est légitime, c’est nécessaire au bon avancement du projet, c’est « mon devoir ».

« Le soi impérieux nous impose ses pulsions et désirs : tantôt par la force (a), tantôt par la duperie (b), et si on continue à lui tenir tête, il cherche à s’imposer par ses tentations récurrentes (c). Il peut arriver aussi, plus rarement, qu’il engendre chez des personnes spirituellement consciencieuses et hypersensibles un excès de scrupules spirituels chronique (d).

(…)

b) Dans le deuxième cas, où il cherche à s’imposer par la ruse, le soi impérieux s’immisce dans notre raison habituelle et nous dupe en se dissimulant derrière des raisonnements plaisants, mais empoisonnés et empoisonnants. Par exemple, nous commençons par nous duper en pensant que nous sommes meilleurs que les autres et en rejetant systématiquement la faute sur eux… À l’étape suivante, le soi impérieux fait apparaître nos pulsions et désirs comme tellement légitimes à nos yeux que nous en venons à nous justifier : « Puisque tout le monde le fait, pourquoi est-ce que je ne le ferais pas moi aussi ? » Et si une personne croyante s’abstient de certains actes par crainte d’une punition divine, elle commence à se dire : « Les autres le font et il ne leur arrive rien de mal, c’est donc que ce n’est pas si grave. Alors pourquoi est-ce que je me priverais ? » Au stade le plus grave, le soi impérieux peut aller jusqu’à nous inciter à nous libérer de certains interdits moraux et divins sous couvert de modernité, de liberté et d’ouverture d’esprit, en nous convainquant au besoin que cela nous fera du bien. Dans certains cas extrêmes, on en vient à se libérer de tout interdit moral et divin. Mais la plus grande ruse du soi impérieux est de fortifier notre orgueil et notre supérioritisme, nous voilant à nous-mêmes nos propres défauts et points faibles caractériels d’ordre éthique et divin. »

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 172-173.

Inoculation

Je sens que je suis en train de me mettre violemment en colère. Mais en même temps, je sens obscurément que je ne devrais pas. Quelque chose en moi me dit que ce n’est pas la bonne solution et me commande d’arrêter. Une voix intervient pourtant qui me persuade du contraire : « Vas-y, laisse éclater ta colère, c’est une marque de personnalité et de force de caractère. » Conséquence : non seulement je ne m’arrête pas dans mon élan, mais j’en rajoute, parce que j’en retire une sorte de fierté.

Pour peu qu’on prenne le temps d’analyser la situation, on s’apercevra que cette voix est celle du soi impérieux, intervenu aussitôt qu’il a senti que le surmoi allait enrayer la pulsion de colère. Parce que le passage en force de la pulsion n’était pas possible ici, il a employé un moyen détourné et beaucoup plus subtil : il a discrètement inoculé en moi un principe anti-éthique de façon à me faire raisonner à sa façon. Son mode opératoire est ici très exactement comparable à celui du virus. Quand il pénètre dans une cellule, le virus en modifie le programme génétique de façon à lui faire produire des virus. De la même façon, en inoculant dans la raison un principe anti-éthique, le soi impérieux en modifie le programme, si bien qu’elle se met à raisonner à l’envers : la colère qui est une marque de faiblesse et de manque de maîtrise de soi devient signe de force de caractère. Ainsi intoxiquée, la raison se met à produire des raisonnements contre-nature, qui non seulement ne la protègent pas du soi impérieux mais le renforcent dans son action.

Pistes de réflexion

Et vous, avez-vous déjà senti cette énergie rusée, raisonneuse, nuisible du soi impérieux tenter de s’imposer en vous ? L’avez-vous identifiée en direct, ou seulement a posteriori ? De vous-même ou à travers les remarques de vos proches ? Avez-vous pu la contrôler ? Le dialogue intérieur était-il tendu ? Ces attaques sournoises et fallacieuses du soi impérieux sont-elles récurrentes ? Dans ce cas, comment votre vigilance et votre volonté de combattre le soi impérieux ont-elles évolué dans le temps ?


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2 commentaires

  1. Danielle le 19 Oct 2022 à 18:12 1

    Je suis régulièrement confrontée à ces attaques rusées du soi impérieux, il me faut un temps de recul pour comprendre que mes propos envers une collègue étaient en partie influencés par le soi impérieux. En arrière plan du discours d’analyse d’une situation donnée, la critique envers la personne se manifeste de manière implicite. Les arguments sont valables, mais en réalité ils recouvrent mes émotions venues de cette situation, la peur de la rivalité, la comparaison, la jalousie, etc. Du coup, je suis attentive plus à mes paroles, et à mon comportement dans ce contexte là. Merci pour ces pistes de réflexion.

  2. François le 23 Oct 2022 à 21:19 2

    Je ressens quotidiennement ces raisonnements trompeurs du soi impérieux, mais j’ai tendance à m’y laisser aller. Un exemple de raisonnements trompeurs m’est venu lors de la situation suivante:
    un sans-abri à l’entrée d’un magasin où je me rends souvent me demandait régulièrement de lui acheter des articles qui dépassait 3 ou 4 euros. Un jour je me suis emporté contre lui, en lui disant qu’il exagérait de me demander de telles sommes. Le soir même, je me suis acheté un article à 20 euros mais qui m’était vraiment inutile. L’argument de ma raison saine a alors été de me dire: « Tu achètes des choses inutiles à 20 euros avec un tel plaisir, mais tu t’emportes pour les 3 euros que ce sans-abri t’as demandé, ne trouve tu pas qu’il y a là un problème? », et l’argument du soi impérieux fut:  » oui, mais cette article à 20 euros, c’est juste pour une fois! ». J’étais tiraillé entre les deux arguments mais je sentais bien que celui du soi impérieux était factice. Le dialogue intérieur a duré jusqu’au lendemain! j’ai finalement reconnu mon erreur. Ces attaques du soi impérieux sont très régulières. Merci pour ces pistes de réflexion!

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