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Ce que nous apprend la musique d’Ostad Elahi

Affiche JSH

Le 22 septembre 2022, quatre grands musiciens étaient conviés à partager leurs impressions d’écoute à la découverte de la musique d’Ostad Elahi. Un auditeur mélomane témoigne de la richesse des échanges que cette rencontre a rendu possible, à propos des conditions de l’écoute musicale et plus généralement de l’éthique, de la spiritualité, et de leurs résonances esthétiques.

Il y a sept ans, la Fondation Ostad Elahi – éthique et solidarité humaine avait organisé une table ronde – des « regards croisés » – autour de la pensée d’Ostad Elahi à l’occasion de la parution en traduction française d’une anthologie de son enseignement oral, Paroles de Vérité, aux éditions Albin Michel. Cette année, pour la 20e édition de sa Journée de la solidarité humaine, la Fondation a proposé de croiser d’autres regards autour de la musique d’Ostad Elahi.

Depuis 1995 et la mise à disposition pour le public de deux premiers CD lors d’un symposium en Sorbonne qui commémorait le centenaire de sa naissance, plusieurs événements ont permis à sa musique de mieux se faire connaître : parmi elles, l’acquisition en 2000 de deux de ses instruments par le Musée de la Musique de la Philharmonie de Paris ; l’organisation par le Metropolitan Museum of Art (MET) de New York d’une exposition en 2014/2015 ; au MET également, l’attribution en 2020 d’une vitrine dédiée au sein du département des instruments de musique ; et à ce jour, la publication de 15 CD d’enregistrements pris sur le vif, chez Le Chant du Monde/Harmonia Mundi/Pias.

Pourtant, il manquait encore, en France en tous cas, de savoir comment cette musique est perçue par des musiciens non spécialistes. C’est ainsi que le 24 septembre 2022 ont été réunis autour de Françoise Degeorges, productrice sur France musique, quatre musiciens de renommée internationale : deux pianistes de tradition classique Shani Diluka et Pascal Amoyel – ce dernier étant également compositeur –, un guitariste classique, Thibaut Garcia, et un guitariste de jazz, Misja Fitzgerald Michel. La proposition était simple et originale : il leur était demandé d’évoquer leurs premières impressions à la découverte de cette musique, et d’évoquer les résonances qu’ils percevaient avec les styles ou les techniques instrumentales qui leur sont plus familiers.

Françoise Degeorges

Françoise Degeorges

L’après-midi a débuté avec la diffusion d’un documentaire d’une douzaine de minutes résumant le parcours musical d’Ostad Elahi. Structuré autour d’extraits de pièces de tanbur jouées par Chahrokh Elahi – fils cadet d’Ostad Elahi – et de nombreux témoignages, ce documentaire a permis au public d’entendre quelques aspects de la musique dont il allait être question tout au long de l’après-midi et de constater d’emblée l’impact qu’elle avait produit sur des musicologues et des scientifiques américains qui l’avaient découverte à l’occasion de l’exposition du MET. Cette introduction fut complétée par des éléments biographiques fournis par Françoise Degeorges afin de situer le cadre non seulement historique mais aussi culturel et spirituel dans lequel s’est révélé puis développé l’art d’Ostad Elahi. Puis ce fut au tour de chacun des musiciens d’exprimer, après s’être présenté, ce qui l’avait particulièrement touché à l’écoute du tanbur d’Ostad Elahi.

Thibaut Garcia

Thibaut Garcia (© Marco Borggreve)

Thibaut Garcia a raconté comment il avait tout d’abord fait l’erreur d’écouter cette musique en « fond », tout en faisant autre chose, avant de réaliser qu’elle réclamait une écoute concentrée, qu’il fallait prendre le temps de l’apprivoiser et d’identifier les émotions nouvelles qu’elle générait. En modifiant son attention, Thibaut Garcia est parvenu à ressentir que la musique d’Ostad Elahi entretenait un rapport étroit à la vérité : Quand il joue, c’est entre lui et la Source. C’est ce point qui permet de mieux de comprendre, selon le guitariste, pourquoi Ostad n’a jamais voulu se produire en public. Dans son intervention, Shani Diluka a fait remarquer que, contrairement au piano où le clavier est tempéré, chaque accord ou intervalle joué au tanbur par Ostad est lié à une émotion ou une perception spirituelle des choses. Dans cette musique, on éprouve la position philosophique de l’homme comme canal entre la terre et le céleste, ce qui pose la question de la place de l’ego dans une musique tout entière au service de la transcendance. Misja Fitzgerald Michel pour sa part a évoqué le choc que fut pour lui la découverte de la musique d’Ostad Elahi. Dans la richesse de ses improvisations et de ses rythmes, cette musique se rapproche de ses propres recherches dans le champ du jazz. Misja Fitzgerald Michel a évoqué la technique et la souplesse fascinantes de la main droite que le documentaire lui avait permis d’observer dans le jeu de Chahrokh Elahi. Quant à Pascal Amoyel, c’est à Beethoven qu’il a d’emblée fait référence. Les grands compositeurs et interprètes savent atteindre un état particulier dans une dimension atemporelle où ils sont joués plus qu’ils ne jouent, où l’esthétique est le parfum d’une vérité. C’est cela qu’on ressent chez Ostad Elahi à l’écoute de sa musique.

Shani Diluka

Shani Diluka (© P. Morales)

Et qu’en est-il de l’éthique du musicien ? C’est la question que Françoise Degeorges a souhaité adresser ensuite à chacun des musiciens présents. Pour Shani Diluka, c’est là une question essentielle qui est liée à l’humilité du musicien : son effacement face à la grandeur du monde afin d’en ressentir la vibration. Ostad parle d’abolir l’ego pour devenir une résonance céleste. C’est une tâche éthique, tant pour l’interprète que pour l’auditeur ; une véritable discipline qui nécessite en particulier d’éclaircir le rapport entre le corps et l’esprit. Thibaut Garcia a rebondi sur cette intervention en évoquant l’humilité et le fait remarquable, et rare chez un musicien, qu’Ostad Elahi, jouait pour lui-même. Ce « jouer pour soi » est pour beaucoup dans le résultat de la performance. Selon Thibaut Garcia cette éthique transparaît dans le documentaire à travers le regard de Chahrokh Elahi lorsqu’il joue. Il y a là quelque chose de fascinant : Il a les yeux ouverts, mais il ne regarde rien… Quand on ne regarde rien, on supprime la vision pour se consacrer à l’écoute. D’ailleurs, quel est finalement le sens de se produire avec des musiques intimes devant un public, qui plus est dans des grandes salles et avec des programmes prévus parfois deux ans à l’avance ? C’est la question que le guitariste conduit à se poser. Chez Ostad Elahi, il y a une telle humilité qu’il n’a pas besoin des autres pour jouer.

Le programme de l’après-midi prévoyait également la diffusion d’interviews d’archives d’artistes ayant rencontré Ostad Elahi, ou d’interviews plus récentes de musiciens ou personnalités connaissant ou ayant découvert sa musique. Le public a ainsi pu visionner un premier extrait dans lequel le violoniste et chef d’orchestre Yehudi Menuhin, le chorégraphe Maurice Béjart, le directeur du développement du catalogue de Pias Jean-Luc Marre et le violoniste Tedi Papavrami, témoignaient de leurs premières impressions d’écoute.

Pascal Amoyel

Pascal Amoyel (© J. B. Millot)

À l’issue de cette séquence vidéo, Françoise Degeorges a orienté la discussion par une nouvelle question : le fait de découvrir une œuvre à titre posthume changeait-il quelque chose dans l’appréciation d’une musique ? Sur ce point, Thibaut Garcia répondit de manière catégorique en expliquant que l’expérience de la musique et de la vibration vécues en vrai était incomparable. Shani Diluka a rappelé que la plupart des œuvres qu’elle interprète sont posthumes, mais que l’important pour elle est de comprendre la source de la création. La vibration de la musique d’Ostad lui paraît fondamentale car elle rappelle à cette dimension presqu’originelle de l’âme, qui existe dans la nature et dans l’homme, et son héritage est absolument immortel, parce qu’il nous amène à l’immortalité par cette idée de vibration universelle. À cela, Pascal Amoyel a ajouté que ce qui le frappait dans la musique d’Ostad par rapport à la musique classique, c’est son absence de repères. Non seulement l’improvisation de tous les instants demande un savoir-faire exceptionnel, mais on ne sait jamais ce qui va se passer, dans une virtuosité et une détente absolue, et c’est ce qui crée une émotion extrêmement puissante, qui nous ramène à quelque chose de fondamental. Misja Fitzgerald Michel ne put, lui, que s’émouvoir d’avoir à disposition une quarantaine d’heures d’enregistrements pris sur le vif, car c’est là un cadeau extraordinaire… quelque chose de vrai, de l’instant et qui est vraiment incroyable !

La seconde partie de la table ronde s’est ouverte sur l’écoute de courts extraits musicaux choisis par les intervenants. Shani Diluka fit partager à l’audience une minute de la Suite Jelo Shahi, lui trouvant des liens avec des œuvres de grands compositeurs tels que Béla Bartók et Zoltán Kodály – qui ont cherché à comprendre l’essence des musiques populaires –, et l’estimant comparable dans sa « complexe simplicité » à l’adagio du 23e concerto pour piano de Mozart ou à l’aria introductive des Variations Goldberg de Jean Sébastien Bach : il y a tout le monde qui s’ouvre entre ses notes ! Thibaut Garcia et Pascal Amoyel avaient sans concertation choisi le même extrait, le début de la Supplique de Bâbâ Faqi, du CD L’éphémère et l’éternel, le dernier publié chez Pias. Le guitariste avait été touché par la recherche de quelque chose qui commence à se construire, où il sent qu’Ostad Elahi écoute et goûte chaque note. Le pianiste, tout en confirmant l’impression de Thibaut Garcia, s’est dit particulièrement sensible à l’esthétique de l’énergie, qui rappelle la profusion de la vie, la profusion des sens, de la danse, de la joie, ou plutôt une méditation sur cette joie !

À la suite de la diffusion de la seconde vidéo d’interviews évoquant la technique de jeu du maître, Pascal Amoyel a fait remarquer que ce qui est également très beau dans la musique d’Ostad Elahi, c’est qu’à l’instar de quelques grands compositeurs, il a fait évoluer la facture instrumentale car le tanbur de base n’était pas suffisant pour exprimer ce qu’il avait à transmettre.

Misja Fitzgerald Michel

Misja Fitzgerald Michel

Après quelques réflexions concernant la nature des pensées qui accompagnent la performance musicale – les deux derniers intervenants affirmant qu’il faut s’extraire de toute pensée lors d’une performance pour que « ça joue » –, le public a pu entendre l’extrait de la pièce Hal Parka, provenant également du dernier CD d’Ostad Elahi, choisi par Misja Fitzgerald Michel. Réagissant au rythme répétitif et entraînant de cette pièce, Thibaut Garcia a évoqué une musique qui devient atemporelle, tout en expliquant combien la gestuelle de la main droite, dans les différents styles de guitare comme dans le tanbur d’Ostad, permet à l’interprète de transcender un mode de jeu en créant une sonorité et des idées nouvelles qui, en fait, sont le reflet et l’expression de son imagination. Shani Diluka a prolongé cet échange en soulignant combien le jeu d’Ostad Elahi traduit en musique ce qui est le cœur de sa pensée, à savoir le perfectionnement de l’âme. La pianiste faisait ainsi sans le savoir un lien vers la dernière vidéo d’interviews, consacrée justement à la démarche spirituelle d’Ostad Elahi. Pour elle, la musique d’Ostad n’est que spirituelle, dans chaque note et entre les notes, elle est un lien organique à l’invisible. En ce point Thibaut Garcia expliqua, dans un élan de sincérité, à quel point il était loin d’une telle démarche en débutant sa carrière de musicien. Mais à présent, il associe le pouvoir de la spiritualité à une force de conviction dans laquelle il se retrouve aussi : imaginer quelque chose d’un bout à l’autre et le rendre vrai quel qu’il soit ; pour moi c’est ça, Ostad Elahi ! Pour Pascal Amoyel, sur ce plan spirituel, la musique d’Ostad n’invente pas forcément des formes particulières mais elle vient capter des forces inconnues, mystérieuses, qui nous plongent dans quelque chose qui révèle vraiment ce que nous sommes… et qui nous emporte vers des sphères inconnues, insoupçonnées jusqu’à présent.

En guise de conclusion, ou plutôt d’ouverture vers d’autres chemins d’exploration, Françoise Degeorges formula une dernière question : en quoi la musique d’Ostad Elahi peut-elle être une source d’inspiration ? Thibaut Garcia répondit sans hésiter : Moi, j’ai envie de m’y plonger encore plus, ça c’est certain ! Son rapport à sa guitare sera désormais différent, plus intime, plus humble. Shani Diluka confirma qu’Ostad pouvait être pour un musicien une profonde source d’inspiration, et à plusieurs niveaux : par l’attitude d’abord, la recherche du geste juste, du rapport juste à la musique, au silence, à ce qu’il y a entre les notes, mais aussi en tant qu’être humain, par sa vision du monde, par ce questionnement permanent sur notre place dans le monde, dans l’univers, sur la manière dont on rentre en résonance avec le monde. Pour elle, son témoignage est immortel. Comprendre un peu mieux sa musique, apprendre certaines de ses mélodies pour voir ce qui s’y passe, s’inspirer de la discipline de ce grand maître non seulement en musique mais en humanité, c’est ce sur quoi Misja Fitzgerald Michel a voulu mettre l’accent. Enfin les derniers mots revinrent à Pascal Amoyel : ce qui est inspirant [chez Ostad Elahi], c’est de toujours se rappeler pourquoi, en fait, on fait les choses. Les maîtres comme Elahi nous rappellent l’essentiel.


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2 commentaires

  1. Charlotte le 22 Déc 2022 à 17:46 1

    Je vous remercie de me permettre de pouvoir profiter de ce symposium. C’est extrêmement enrichissant.

  2. Marie le 08 Jan 2023 à 12:45 2

    Merci pour ce partage, qui m’aide à mieux écouter et à rentrer dans la musique d’Ostad Elahi. J’attends avec impatience la publication de la video, n’ayant pu assister à ce colloque.

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