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La spiritualité en mode expérimental : réflexions d’un apprenti chercheur

Par , le 15 Jan. 2021, dans la catégorie Articles - Imprimer ce document Imprimer

Aborder la spiritualité comme une science expérimentale ? Qu’est-ce que cela change ? Et pour commencer, comment faut-il l’entendre ? Voici quelques éléments de réflexion sur un sujet à la fois central et délicat.

Au nombre des principes formulés par Ostad Elahi pour nous guider dans notre démarche spirituelle, l’un d’eux nous interroge plus particulièrement. Bahram Elahi le rappelle régulièrement en l’expliquant sous cette forme : la spiritualité, dit-il, « doit être abordée comme une science expérimentale » (Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Dervy, 2019, p. 5).

Le conseil peut surprendre : quel sens lui donner ? Serait-ce que les vérités spirituelles relèvent du même ordre que les vérités scientifiques ? Et que signifie cette recommandation sur le plan pratique ? La compréhension, l’assimilation, voire la découverte de certaines réalités spirituelles relèvent-elles de l’expérimentation ? Mais qui expérimente, et où se situe le laboratoire ? Enfin, de quelle manière faut-il procéder ?

Ostad Elahi insiste pourtant : « Toutes les choses que je vous dis, ce n’est pas pour raconter des histoires mais pour transmettre un enseignement. Tant que je n’ai pas moi-même pratiqué quelque chose, il est impossible que je le conseille à quelqu’un. […] Je n’ai imité personne et tout ce que je dis est le résultat de mes propres observations et de mes expériences personnelles » (Paroles de Vérité, Albin Michel, 2014, parole 461).

Pratique, observation, expérience, résultats… Ainsi nous est présenté le cadre dans lequel Ostad Elahi inscrit son travail spirituel ; maint chercheur émérite se reconnaîtrait dans un tel langage.

Nos modes d’accès et d’interaction avec le réel sont multiples. Tous nous sont à la fois utiles et complémentaires pour nous aider à élaborer, en fonction de nos attentes, une grammaire du réel. Mais qu’est-ce que le chercheur attend de sa science ? Réponse difficile. Et pour commencer, faut-il dire « la » science ou « les » sciences ? Au-delà des divergences entre disciplines ou des évidences communes, comment définir les attentes et les ambitions partagées par les chercheurs de toutes sciences ? J’en formulerais ainsi une proposition possible : tout d’abord, disposer d’une description la plus fouillée, la plus complète possible du réel. Nous n’en n’avons jamais fini de l’inventaire du monde et nous prenons régulièrement conscience de nouvelles réalités matérielles que nous ne soupçonnions pas. Et puis, à défaut d’une compréhension ontologique de ce qui est, que cette meilleure description possible nous permette également d’agir et de prévoir. En quelques mots, tenter de saisir le comment, à défaut du pourquoi !

Pour le chercheur en spiritualité, l’attente est d’un autre ordre. La pratique spirituelle a sa finalité propre ; elle se veut un chemin causal vers la transformation de soi.

Telle était, dès la Grèce antique, le sens de l’interpellation de Socrate à l’ambitieux Alcibiade. On se rappelle son apostrophe, au jeune homme, impatient de gouverner la cité : « Toi qui veux gouverner les hommes, sais-tu au moins qui tu es ? » La manœuvre était habile et subtile : amener tout d’abord l’interlocuteur à se poser une question première : « Quel est ce moi qu’il m’appartient de mieux connaître et auquel je fais référence sans en cerner réellement la nature ? » Ton âme répondait Socrate, lui enjoignant alors d’avoir « le souci de soi », ou dit autrement, le souci de son âme.

L’espoir – naturellement non formulé – du maître, était que le disciple, engagé dans le travail salvateur de la connaissance de soi, se débarrassât progressivement des oripeaux de l’accessoire et de l’accidentel pour en venir à oublier ce désir de pouvoir si fièrement revendiqué. L’avenir nous apprendra que le bel Alcibiade, hélas, ne sera pas à la hauteur des espoirs placés en lui.

Une injonction du même genre s’exprime aujourd’hui à travers l’enseignement d’Ostad Elahi  ; lui aussi revendique pour la pratique spirituelle une finalité dont il définit très précisément l’objet : la connaissance de Soi en tant que chemin vers notre perfectionnement spirituel. La spiritualité est la connaissance des causes qui conduisent à la perfection, nous explique-t-il.

Ainsi, notre but ultime est-il la perfection spirituelle. Autrement dit, notre but ultime n’est pas matériel. La spiritualité n’est pas un accessoire, un ornement, un ajout pour mieux vivre, contrairement à ce que le contexte actuel voudrait nous faire accroire [1]. Elle est l’essentiel, le socle sur lequel se construit notre présence au monde !

Si la connaissance de soi est un enjeu tellement important, c’est que « [l]a cause de tout ce qui arrive à l’homme est en lui-même, elle n’est pas extérieure à lui. C’est donc toujours en soi qu’il faut chercher la cause. Plus l’homme pénètre en lui-même, plus il voit clair » (Paroles de Vérité, parole 225).

La méthode est originale. Socrate mettait en avant le rôle clé du maître, celui d’accoucheur de l’esprit, via sa célèbre maïeutique. Sans nier l’intérêt d’un maître, Ostad Elahi met l’accent sur la nécessaire autonomie de la personne. Nul ne peut faire à notre place le travail de transformation qui nous incombe, il nous appartient d’être à nous-même notre propre maître.

La démarche suppose libre arbitre et volonté au service d’une méthode de travail claire et qui paraît si simple : elle n’est autre que l’éthique, ou plus précisément la pratique de l’éthique, une pratique conduite non dans l’ascèse et dans l’isolement, mais dans ce laboratoire qu’est la société.

Il ne s’agit pas d’une vaine formule. Ostad Elahi s’est personnellement attaché à la mettre en œuvre, à en éprouver les difficultés réelles, les pièges de l’ego, à nous en ouvrir la voie. L’effet de sa parole et de ses conseils est à rechercher, il me semble, dans les enseignements tirés de son parcours personnel, peu commun. Vous l’aurez compris, Ostad Elahi n’est pas un penseur, un philosophe qui reste au bord de son encrier. À la réflexion et au nécessaire travail in vitro, il a toujours pris soin d’ajouter la pratique in vivo de ses acquisitions intellectuelles.

L’enjeu n’est pas mineur. Comprendre, nous dit-il, n’est pas comprendre uniquement par la raison, comprendre c’est gouter en soi la matière, la réalité des expériences. Vous pouvez toujours tenter d’expliquer le goût du sel ; un simple petit grain sur la langue vous l’apprend…

On saisit ici le lien entre approche scientifique et approche spirituelle. La science part d’hypothèses et de modèles. Ces modèles sont une création intellectuelle, un essai de description de la réalité matérielle. On se demande, en somme, comment ça marche. Quel chemin notre soleil parcourt-il au sein de la galaxie ? Le modèle, belle création intellectuelle résistera-t-il à l’épreuve de certaines expériences ? Conservera-t-il sa valeur explicative et prédictive. Si oui, il représentera alors, pour le chercheur, une vérité provisoire, et également transmissible. Si non, son champ d’explication et d’application sera remis en cause, ou bien limité à certains domaines d’investigation particuliers.

Lutter contre la jalousie, la colère, nos défauts caractériels, comme c’était simple sous la lumière de la lampe. Dans nos constructions imaginaires, nous avions tout prévu : comment répondre, comment se comporter et surtout, être vigilant. Oui, être vigilant ; c’est là l’essentiel, ne pas rester dans son ego, vivre avec recul. Le recul au moment même où nous l’imaginons, dans le confort de la chambre, rend le dispositif facile, clairement opérant : il suffit de… Mais quand j’apprends ce matin, au travail, la promotion « imméritée » de cet imposteur dont je ne supporte pas les attitudes, alors j’explose… Quoi ? Comment est-ce possible, pensable, c’est tellement injuste à mes yeux ! Voilà que le réel invalide soudain mon approche et mes dispositions prises, toutes choses bien considérées, dans le calme de la chambre. Et tout est à reprendre, à analyser. Je n’avais pas imaginé la nature de cette brûlure à surmonter, la réalité de ma jalousie ou de mon ressentiment.

Rien ne remplace cette expérience, cette morsure infligée par le réel. Voilà soudain percé le front des apparences et de l’imaginaire et que se dévoile le contenu intelligible que ces apparences me masquaient. La transformation exigera d’autres efforts, de nouveaux ajustements, de nouvelles et salutaires prises de conscience.

L’analyse, en nous, de nos difficultés, de nos peines et de nos réussites dans la mise en pratique de l’éthique apparaît ainsi comme la voie royale de notre progression spirituelle. Et cet exercice dont d’aucuns sont tentés d’en considérer la simplicité avec un léger dédain, voilà qu’il se révèle redoutable et heuristique : « Devenir savant, comme c’est facile », nous dit Ostad Elahi ; « devenir humain, comme c’est difficile ! » (Paroles de Vérité, parole 379).

Ce sont de ces expériences répétées, d’échecs et succès successifs dans la mise en œuvre de notre pratique que se développe progressivement en nous une capacité de jugement et de discernement nouvelle, non plus centrée sur les seuls enjeux matériels mais plus largement sur nos enjeux spirituels. Cette compétence ou cette habileté en devenir, Ostad Elahi la désigne du nom de « raison saine » pour bien la distinguer de cette raison habituelle qui nous permet d’exceller dans l’obtention de nos objectifs matériels mais qui nous laisse maladroits face aux dilemmes éthiques.

Le chemin est long. Ostad Elahi nous le dit : nous n’avons pas beaucoup de temps à perdre. C’est la raison pour laquelle il nous appartient de passer à l’action pour devenir véritablement « médecin de notre âme ». Si nous acceptons et comprenons que le médecin s’occupe de la santé de notre corps et de sa bonne évolution, nous devons de la même manière considérer que la santé de notre âme et de son développement requiert de notre part un souci constant… jusqu’à la Perfection !

C’est cela la nouvelle médecine de l’âme : une pratique exigeante, constante, itérative, constamment renouvelée dans ses modalités expérimentales. Être à soi-même et pour soi-même son propre laboratoire. Par mouvements successifs, ajuster nos intentions et progressivement apprendre à maîtriser, avec aisance et pertinence, la traduction de l’intention dans l’action. Pour découvrir la nature intime de notre esprit et l’ensemble de ses potentialités. Et pour progressivement ressentir en notre être, cet amour de vérité qui conduit à la transmutation intérieure.

Aldous Huxley avait-il pressenti la substance de cette nouvelle médecine de l’âme lorsqu’il écrivit dans sa Philosophia Perennis ? « Rien, dans notre expérience quotidienne, ne nous donne de raison sérieuse de supposer que l’esprit de l’homme moyen sensuel possède, comme l’un de ses constituants, quelque chose de semblable, ou d’identique, à la Réalité substantielle au monde multiple ; et pourtant, quand cet esprit est soumis à certains traitements assez vigoureux, l’élément divin dont il est composé, tout au moins en partie, devient manifeste, non seulement à cet esprit lui-même, mais aussi, par la façon dont il se réfléchit dans le comportement extérieur, aux autres esprits. Ce n’est qu’en faisant des expériences physiques que nous pouvons découvrir la nature intime de la matière, et ce qu’elle contient en puissance. Et ce n’est qu’en faisant des expériences psychologiques et morales que nous pouvons découvrir la nature intime de l’esprit, et ce qu’il contient en puissance. » (Aldous Huxley, La Philosophie éternelle – Philosophia perennis, Points-Seuil, 1977, p. 9).

 


^ Point intéressant à noter : sur l’année 2019, 32% des ouvrages publiés en France se rapportaient au thème du « développement personnel / développement spirituel ». La lecture de nombre des titres publiés ne manque pas de nous interpeller sur ce que nos contemporains désignent sous ce terme : 1) Comment se faire des amis ? 2) Comment devenir riche ? 3) Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent, 4) Comment dominer le stress et les soucis ? 5) La magie de voir grand, 6) Influence et manipulation : comprendre et maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion, 7) S’organiser pour réussir…


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10 commentaires

  1. A. le 16 Jan 2021 à 9:31 1

    Merci de cet article très intéressant et élégant dans sa rédaction.

    Dans la pratique in vivo je trouve le retour de l’autre véritablement salutaire! Il y a tellement de choses que l’on ne voit pas.

    Pas plus tard qu’hier, un collègue (dans la société pour laquelle je travaille) m’a annulé un rv via Zoom avec un client important. Il m’avait fallu 6 mois pour obtenir ce rv. Quand j’ai appelé ce collègue il m’a répondu que son manager lui avait demandé (à la dernière minute) de participer à une autre réunion et que malgré ses tentatives répétées il n’avait pas réussi à y échapper.

    J’ai alors commencé à tempêter contre son manager. C’est seulement quand il m’a répondu “je suis navré, je ne savais pas que cela t’aurait mis dans cet état” que je me suis rendu compte que ma maitrise de la colère n’était pas celle que je croyais. Et s’il n’avait rien dit, je serai passé à coté. Je n’aurais rien vu du tout.

    Et voilà encore une fois que la réalité in vivo souligne mes limites et met en évidence l’océan qui sépare mes impressions de mes capacités de ma véritable maitrise de mon soi impérieux.

    Un point positif quand même, par rapport à il y a quelques années. Avant, j’avais beaucoup plus de peine à accepter de regarder mes limites avec lucidité, à accepter les critiques des autres. Et quand je les acceptais je donnais parfois dans le travers du désespoir. Aujourd’hui en revanche, j’accepte, j’analyse et j’essaie d’avancer.

  2. atig le 16 Jan 2021 à 23:13 2

    Très intéressant car le texte est riche en concepts clés, illustrés immédiatement par des exemples in vivo ce qui facilite la compréhension ainsi que le passage à l’action.

    Merci pour ce partage,

  3. Sysiphe le 17 Jan 2021 à 12:43 3

    Excellente synthèse qui vient nous booster dans cette période déstabilisante où” les morsures infligées par le réel” sont si nombreuses ! c’est l’occasion de se remettre en selle pour ceux qui en ressentent le besoin et de poursuivre le chemin dans l’espoir de parvenir à la transmutation intérieure.
    Merci.

  4. KLR le 20 Jan 2021 à 21:49 4

    Merci beaucoup pour cet article, qui donne de la motivation pour étudier, expérimenter.
    Une phrase m’a frappé “La spiritualité n’est pas un accessoire, un ornement, un ajout pour mieux vivre”. Je me faisais justement la réflexion ce matin, que ma pratique de la spiritualité reste trop superficielle, je rame… Bien sûr j’y reviens le plus régulièrement possible, mais je sens à quel point j’ai du mal à la mettre, et à la garder au centre de mes préoccupations, combien le quotidien et sa causalité me happe !
    Ce site me donne toujours un coup de pouce ;)) Merci

  5. mike le 22 Jan 2021 à 22:28 5

    Rien ne remplace cette expérience, cette morsure infligée par le réel.
    C’est incroyablement vrai au quotidien, au travail et au contact des autres et on sent bien que c’est ce qui nous construit et fait progresser, mais à coup de morsures, pincements. C’est dur mais ça passe ou ça casse. Si on libère notre soi impérieux c’est l’échec, les tourments, les remords, la vision pessimiste de l’autre ; à l’inverse si l’intention et de faire son devoir d’être humain, c’est dur mais on passe des étapes essentielles qui nous font comprendre qui on est et ce que l’on doit faire pour progresser.

    1. LA le 01 Feb 2021 à 11:13 5.1

      …et dans ces instants-mêmes où l’on se sent si complètement à vif et au plus vulnérable, on peut baisser la tête et du plus profond de soi, on Le remercie de ces épreuves…un sentiment de gratitude nous envahit alors.

      1. mike le 09 Feb 2021 à 1:11 5.1.1

        C’est vrai et c’est la seule issue, l’humilité, chercher Sa satisfaction et Le savoir regardant et Tout puissant.
        L’inverse augmente l’orgueil et l’angoisse de l’animal blessé avec ses insomnies et son amertume… c’est du vécu.
        Le plus dur c’est de trouver où est vraiment son devoir pour ne chercher qu’à faire son devoir pour pouvoir plus facilement se sentir reconnaissant quoi qu’il advienne.

  6. M. le 27 Jan 2021 à 1:07 6

    Je garde cette phrase précieusement : “une pratique exigeante, constante, itérative, constamment renouvelée dans ses modalités expérimentales”.
    Je connais ces qualificatifs, et pourtant il m’est si difficile de m’y raccrocher. Ils apportent de la motivation et un cadre dans la pratique, en particulier lorsqu’on se perd (ou se désespère).
    Merci beaucoup pour cet article et son éclairage in vivo.

  7. LA le 30 Jan 2021 à 1:46 7

    Un très grand merci pour cet article plus qu’enrichissant!
    Une seule prière: Son Regard, sans lequel nous n’aboutirons pas…

  8. Danielle le 14 Feb 2021 à 21:19 8

    Je relis cette phrase avec attention “Rien ne remplace cette expérience, cette morsure infligée par le réel. Voilà soudain percé le front des apparences et de l’imaginaire et que se dévoile le contenu intelligible que ces apparences me masquaient. La transformation exigera d’autres efforts, de nouveaux ajustements, de nouvelles et salutaires prises de conscience.”
    Elle m’aide à accepter la difficulté rencontrée, l’épreuve et tout ce qu’elle révèle sous le “front des apparences”.

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