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La spiritualité en haute définition (2)

Haute Definition

Ne pas se contenter d’être un animal-humain, développer les qualités qui feront de nous un être humain véritable : telle est la tâche ultime (voir La spiritualité en haute définition (1)). Mais l’enjeu immédiat est d’éviter que Marcel, notre « bonobo intérieur », ne finisse par prendre les commandes. Tant de nos comportements en portent déjà la marque ! En pratique, il faut imaginer le pire et prendre les devants, autrement dit contrôler son soi. C’est sur cette base qu’on peut œuvrer à parfaire son humanité.

Le principe d’entropie morale

Pour bien comprendre l’enjeu des dérives animales de l’animal-humain, il convient de les replacer dans un contexte général qui constitue en réalité le fond du problème. On l’a dit, l’animal-humain qui se destine à devenir vraiment humain est doté d’une nature duelle, composée d’une part terrestre-animale et d’une part céleste-humaine (voir La spiritualité en haute définition (1)). Mais on aurait tort de concevoir cela dans les termes d’un équilibre statique, du type 50 % de bonobo / 50 % d’humain. La réalité est plus proche d’une configuration dynamique et instable, où le bonobo fait constamment pression sur l’humain pour gagner du terrain.

Le bonobo peut en effet compter sur un biais ou un déséquilibre originel qui joue systématiquement en sa faveur. Le « ça », qui exprime notre part animale-terrestre, ne connaît pas de limites ; il est naturellement expansionniste[1]. Si on lui laisse le champ libre, il se développe spontanément et imprime sa couleur à l’ensemble de la psyché. « Spontanément », c’est-à-dire de son propre mouvement, et parfois insensiblement, sans même qu’on s’en rende compte.

Ainsi notre côté animal roule tout seul ; nul besoin de travailler dessus. Le bonobo en nous se nourrit et se développe sans qu’on l’y pousse. Si on le laisse faire, il grandit, il se fortifie, et en vient progressivement à occuper toute la place.

Il y a là un équivalent moral du « principe d’entropie » dont parlent les physiciens à propos de la dégradation de l’énergie. En l’absence d’un effort spécial et d’un soutien extérieur, l’énergie morale tend d’elle-même à se dissiper, à se déstructurer. Si on ne tient pas activement en respect l’animal-humain, si on ne le bride pas, il envahit progressivement le champ entier de la psyché. Et qu’est-ce qui arrive alors ? Le bruit de fond des puissances terrestres-animales finit par recouvrir entièrement les voix des puissances célestes-humaines. On devient sourd et réfractaire à tout ce qui touche à l’éthique et au spirituel – c’est-à-dire à tout ce qui en appelle à l’humain en nous. Au bout du processus, on prend purement et simplement le caractère de l’animal. On n’est plus en somme qu’un « primate humanoïde »[2], c’est-à-dire un primate qui se présente sous les traits d’un homme ou d’une femme, un animal auquel on aurait greffé une intelligence décuplée. Tel est le point où nous conduit notre pente naturelle, notre ligne de moindre effort, si nous ne nous en préoccupons pas activement. L’enjeu se précise donc à présent : il faut à tout prix empêcher que le bonobo en nous ne prenne les commandes et nous transforme, insensiblement, en « primate humanoïde ».

Imaginer le pire : les primates humanoïdes

La formule peut paraître excessive, mais il suffit de voir ce qui advient dès que les hommes ne sont plus fermement tenus, ou bridés, par les lois sociales. Il suffit que la pression se relâche un tant soit peu, ou que le contrôle social disparaisse à la faveur d’une situation de crise – guerre, cataclysme naturel, etc. – pour que les inhibitions tombent et que les caractères des animaux féroces s’exacerbent et s’expriment ouvertement. Le spectacle des scènes de pillage qui suivent les ravages matériels en offre régulièrement la triste confirmation. Une fois passé l’ouragan ou la tornade, la dévastation et la désolation font place à l’anarchie des convoitises. La police est occupée ailleurs ? La voie est libre ? Chacun se sert. Et pas uniquement en biens de première nécessité – boîtes de thon et de maïs –, mais en articles de sport, en sacs-à-mains, en postes de télévision, que ce soit en forçant les portes d’une boutique ou en chinant dans la maison du voisin restée inoccupée…

Ces exactions ne sont heureusement pas le cas général, et il est vrai que les mêmes situations offriront à d’autres l’occasion d’exercer, au contraire, certaines vertus morales : le dévouement à autrui, l’héroïsme, le sacrifice. Mais ces moments de solidarité et d’humanité ne font qu’accuser le sentiment pénible d’une atmosphère de rapacité – « chacun pour soi et advienne que pourra » – qui s’installe aussitôt retombée la tempête, et qui vient ajouter au malheur général une pointe de cruauté. Victime ou simple témoin, chacun peut alors formuler en son for intérieur la question suivante : en étant assuré de pouvoir agir impunément, comment nous comporterions-nous, nous-même, en pareille circonstance ? Quelle dose de primate laisserions-nous s’exprimer dans nos conduites ?

On trouvera un premier indicateur utile dans notre capacité à ressentir (ou non) une répugnance ou une aversion naturelle pour certaines catégories d’« actes vils », et généralement pour les actes qui sont « contraires à la conscience et à la dignité »[3]. Ostad Elahi explique que cette aversion est justement une des caractéristiques de l’être humain véritable. Nous pouvons l’éprouver à différents degrés au cœur de l’événement, ou alors à distance, de manière indirecte. Elle constitue un premier repère.

Ensuite, en se détachant des exemples les plus immédiatement choquants et en se livrant à une introspection un peu plus poussée, chacun peut s’efforcer d’identifier en soi-même ce qu’on pourrait appeler des germes de sauvagerie : des tendances discrètes et apparemment inoffensives, mais dont on sent bien qu’il suffirait d’en épaissir le trait pour qu’elles s’expriment sans fard sous la forme de comportements plus brutaux. Car ce sont des accumulations de micro-sauvageries qui finissent, à la longue, par créer en nous une fissure susceptible d’entraîner une dérive globale et de donner lieu à des conduites indignes. En abaissant sa garde, on finit par prendre le pli. On crée une fragilité, un terrain propice pour des éruptions plus violentes et plus nuisibles. Cela découle naturellement de la constitution « bidimensionnelle » de l’être humain, et du déséquilibre structurel qu’elle implique : laissés à eux-mêmes, les caractères animaux non domptés s’intensifient insensiblement et finissent par le dominer.

Bien entendu, dans ce travail de veille, il n’est pas inutile de conserver en ligne de mire la figure repoussante du primate humanoïde. Les cas de sauvagerie caractérisée ne manquent pas dans les faits divers, au-delà même des circonstances exceptionnelles évoquées à l’instant. Par exemple, un individu se sent humilié par la remarque moqueuse d’un collègue : submergé par la colère, il l’insulte et le violente physiquement. Ici les caractères des animaux féroces s’extériorisent de la manière la plus crue. L’homme qui n’a pas dompté sa nature est, potentiellement, un animal féroce. Mais c’est en cédant pareillement à des pulsions de nature animale que tel autre, à bord d’un train, décidera de se faire justice lui-même : excédé par le retard annoncé, il s’emporte contre le contrôleur qui n’y peut strictement rien, avant d’annoncer sans ambages qu’il ira se servir lui-même en chips et en boissons au wagon-bar puisque rien n’est prévu, dans l’immédiat, pour le dédommager de cette « gêne occasionnée ».

D’autres caractères animaux, moins brutaux mais guère plus aimables, doivent nous maintenir en alerte : ils conduisent, par exemple, à la lâcheté et à la couardise, ou bien entretiennent notre tendance à l’intrigue et à la ruse… Libre à chacun d’illustrer ces tendances. Le plus important est de revenir à soi et de réaliser que les cas les plus extrêmes – ces actes indignes que nous repérons typiquement chez les autres – ne font que donner un tour spectaculaire à des actes de cruauté ordinaire que nous nous autorisons déjà en nous laissant aller, de loin en loin, à des accès de colère ou de peur irraisonnée, de paresse ou de concupiscence… En apparence, cela peut sembler ne pas porter à conséquence. La société peut même encourager certaines de ces faiblesses en les faisant passer pour de la force de caractère. Pourtant, dans le coup de sang qui nous fait nous emporter, comme dans la remarque assassine que nous lâchons en serrant les dents, c’est bien toujours l’animal qui s’exprime. À un moindre degré, lorsque nous répondons durement à quelqu’un, ou lorsque nous lui envoyons ostensiblement un signal du genre « Ne pas déranger », au lieu de lui venir en aide ou simplement de lui prêter attention, c’est encore l’animal qui parle. La dureté de cœur peut prendre des formes diverses ; elle a toujours quelque chose d’inhumain[4].

Prendre les devants : le contrôle du soi

Comment éviter alors que Marcel – notre bonobo intérieur –, ne finisse par prendre les commandes ?

La solution est simple, du moins en principe : en s’appuyant sur son guide intérieur et sur sa volonté, il faut s’efforcer de contrôler sa nature animale (le ça), afin de mieux lutter contre le soi impérieux et de parvenir à dompter ses points faibles[5]. Mais comment exercer, concrètement, ce contrôle ? En se fixant des micro-disciplines, et surtout en tâchant de s’y tenir. À ce propos, Ostad disait : « Quand je décide de me faire une obligation d’une action qui n’est que recommandée, je l’accomplis coûte que coûte. »[6]

Des exemples ? Faire de la gymnastique de façon régulière. Ranger systématiquement les objets à leur place attitrée. Se fixer des échéances, et les respecter. Autrement dit, suivre des programmes, des rituels, des petits systèmes de contraintes qui agiront comme autant de garde-fous pour mieux tenir la bride au ça et le cantonner dans certaines limites. Pourquoi ? Pour ralentir et même contrecarrer la tendance naturelle qu’ont nos traits caractériels animaux à fonctionner en excès, à entrer en dérive, et finalement, à produire du soi impérieux.

La voie du perfectionnement définie par Ostad n’est évidemment pas la voie de l’ascèse, du moins au sens habituel de ce terme. Il n’est pas question d’affaiblir ou d’étouffer son ça par des mortifications, ou quoi que ce soit de ce genre. Le ça n’est pas le soi impérieux. Même un excès du ça ne constitue pas nécessairement par lui-même un point faible en activité. Il n’en reste pas moins que ce sont bien les excès et les dérives du ça qui produisent à la fin le soi impérieux, par un effet d’accumulation et d’habituation qui peut nous conduire à transgresser certains droits. Il est donc capital de travailler en amont sur le ça, avant même qu’il ne produise du soi impérieux, avant que les points faibles ne s’activent. C’est là, précisément, la fonction des « micro-ascèses » que nous venons d’évoquer.

Autre exemple : la sagesse des peuples recommande de se lever de table, sinon en ayant un peu faim, du moins en gardant un peu de place dans son estomac, ne serait-ce que pour une bouchée. Cette maxime n’a l’air de rien mais elle s’avère bien difficile à mettre en pratique. On en comprend le fondement : le simple fait de céder de manière répétée à des poussées de gloutonnerie fraie en nous un chemin vers des excès plus graves, des dérives qui, potentiellement, peuvent être nuisibles au corps – et donc transgresser les droits du corps. Faire preuve de retenue en la matière, au moins de temps à autre, est non seulement une bonne manière d’exercer le contrôle du ça, mais un excellent moyen de préserver sa santé : tous les diététiciens le confirmeront.

De façon générale, les micro-disciplines, suivies avec persévérance, fortifient peu à peu la volonté. C’est comme une espèce d’entraînement sportif. En domptant la bête, en contenant le primate humanoïde – fût-ce sous le visage bénin qu’il lui arrive d’afficher –, on tempère ce fond d’égoïté égoïste qui est le propre de l’animal humain. On prépare un terrain favorable à la lutte contre le soi impérieux : une lutte qui, sur son versant positif ou constructif, consiste à cultiver en soi les caractères d’humanité qui feront progressivement de nous un être humain véritable.

Le nerf de la guerre : l’éthique allo-centrée

Ici les choses deviennent particulièrement subtiles, parce que le soi impérieux, qui est en somme le résultat d’une complication de notre nature animale au contact de l’âme céleste, nous fait entrer dans la problématique du droit, autrement dit du bien et du mal, du légitime et de l’illégitime. Avec le soi impérieux, il ne s’agit plus simplement de brider sa nature animale, d’en détecter préventivement les prémisses pour l’empêcher de s’exprimer sans fard, mais de se confronter à une puissance non seulement pulsionnelle mais raisonneuse, qui s’ingénie à justifier à nos propres yeux des actes qui, en réalité, sont indignes de l’homme.

Pour s’orienter dans la pratique de lutte contre le soi impérieux, et pour se familiariser avec ce dernier, on peut se référer à ce qu’Ostad a toujours présenté comme le principe directeur de l’éthique. Parfaire son humanité implique d’agir en suivant sa conscience. Mais agir en suivant sa conscience signifie concrètement s’arracher à son égoïsme. La technique de base est invariable : il s’agit de s’efforcer, en toute circonstance, de se mettre à la place de l’autre. Il faut que j’agisse envers autrui comme je voudrais qu’il agisse envers moi, et en particulier que je ne lui fasse pas subir ce que moi je ne voudrais pas qu’il me fasse subir.[7]

Cette maxime, qu’on appelle parfois la « règle d’or », est le nerf de la guerre pour qui veut se mettre sur le chemin de l’être humain véritable. Elle implique une révolution complète de notre vision des choses. Elle suppose, qu’au lieu de me placer au centre du monde, dans une perspective naturellement ego-centrée, je m’oblige à adopter, autant que possible, une perspective allo-centrée, c’est-à-dire une perspective qui ne se contente pas d’inclure généreusement le point de vue de l’autre, mais qui est véritablement centrée sur l’autre. Il y a là un basculement de perspective qui est l’équivalent, dans le domaine moral, du bouleversement introduit par Copernic en astronomie. Avant lui prévalait un modèle dit « géocentrique », associé au nom de Ptolémée. Avec ses épicycles, ses mouvements rétrogrades, ses aberrations et ses anomalies, il était d’une effroyable complexité. Centré sur le Soleil, le système de Copernic s’impose comme considérablement plus simple et harmonieux.

La révolution copernicienne de l’éthique opère un renversement du même ordre. Le moi n’est plus le centre du monde ; c’est lui au contraire qui gravite autour d’autrui – en réalité, une pluralité d’autruis dont je m’efforce d’épouser tour à tour les points de vue pour mieux régler ma pensée et mon action. S’il m’est difficile de ne pas me figurer au centre, je peux du moins me convaincre que le monde ne tourne pas autour de moi. Je suis en orbite autour des autres, parce que chacun de ces autres peut légitimement se considérer lui-même comme un centre de perspective privilégié. Les choses s’en trouvent-elles simplifiées ? Paradoxalement, oui, car l’éthique y trouve une sorte de boussole universelle. Le moi s’extrait des perspectives imaginaires et se donne une image plus vraie et plus juste des choses, à commencer par la place qu’il occupe dans le concert du monde.

Mais une fois de plus, qu’est-ce que cela implique en pratique ? On en revient toujours au bonobo. Car sortir de la perspective ego-centrée suppose de s’extraire de l’inertie animale, de se défaire du quant à soi – cette fonction « Ne pas déranger » que nous activons par défaut pour préserver, comme le premier mandrill venu, notre paisible zone de confort. Se mettre à la place de l’autre, c’est envoyer le signal exactement inverse : non pas « Je n’y suis pour personne », mais « J’y suis pour toi », même si cela me coûte.

Un cas pratique : la jalousie

Ostad nous en donne une illustration frappante dans Paroles de Vérité, à propos d’une situation très commune et bien délicate : celle qui consiste à se trouver personnellement visé par la jalousie d’autrui. À première vue, il n’y a pas de personnage plus détestable que le jaloux : volontiers fielleux, il médit de nous, il nous envoie des piques acides, il se réjouit de nos difficultés et se livre même parfois à des manigances dans le but de nous nuire directement. Le jaloux, personne ne peut spontanément l’aimer. La réaction naturelle est au contraire de le fuir coûte que coûte. C’est une sorte d’instinct de défense animal.

Il est vrai que la jalousie, comme le reconnaît Ostad, est « une des pires bassesses », « un poison mortel »[8]. Mais un poison pour qui ? Ostad répond : d’abord pour le jaloux lui-même. « Il y a des défauts qui font souffrir la personne elle-même plus que les autres »[9]. Le méfait de la jalousie, explique-t-il, c’est que « le jaloux lui-même est toujours dans un état de mal-être »[10].

Cette manière de présenter les choses implique un changement complet de perspective. Au lieu de se focaliser sur la jalousie, ce vilain défaut que nous identifions si volontiers chez les autres et dont nous faisons occasionnellement les frais, Ostad nous incite à nous intéresser à la personne même du jaloux, c’est-à-dire à cet autre qui est en proie à la jalousie, et qui est donc en réalité le premier à la subir et à en souffrir. « Le jaloux […] est semblable à une eau amère : il est lui-même intérieurement plus amer encore que les autres. S’il n’était pas intérieurement amer, s’il n’était pas submergé par son mal-être intérieur, il ne serait ni jaloux ni envieux. »[11] « La jalousie est comme un acide qui attaque d’abord son propre récipient et le détruit, avant de se répandre au dehors. Le jaloux ne peut pas porter de tort aux autres par sa simple jalousie, il ne fait souffrir que lui-même, ce qui est en soi son châtiment. »[12]

Ces paroles ne se contentent pas de livrer un diagnostic psychologique et moral sur le mal de la jalousie ; elles nous incitent à nous placer activement dans la perspective du jaloux, pour voir ce que cela change pratiquement. Or quelque chose change assurément, car en s’efforçant de prendre part à son mal, il ne nous est plus possible de nous retrancher dans nos défenses habituelles. On ne peut plus dire : « ça ne me concerne pas, c’est son problème », « ce n’est tout de même pas de ma faute si cette personne est si méchante »… Approfondir la perspective du jaloux doit nous conduire au contraire à compatir avec cette personne, ne serait-ce que parce qu’il nous est arrivé nous-même d’éprouver un semblable sentiment, dans d’autres circonstances et à divers degrés, envers d’autres personnes…

L’attitude vraiment humaine, ici, ne consiste pas à se prémunir à tout prix des effets de la jalousie en espérant que les choses finissent par s’apaiser ; il s’agit plutôt de s’efforcer activement de se mettre à la place du jaloux et d’éprouver pour lui une compassion sincère. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une affaire intérieure, une espèce d’exercice mental qu’on pourrait se contenter de mener in vitro. La compassion réelle réclame davantage qu’une disposition intérieure ; elle passe par des actions, elle suppose qu’on modifie son comportement au bénéfice du jaloux : « Comportez-vous dans la vie de manière à ne pas susciter la jalousie et à ne pas devenir une source de rancœur pour vos semblables, essayez d’être à l’écoute de leurs souffrances. […] Quand on se veut humain, on se comporte d’une manière qui n’excite pas la jalousie. »[13]

En prenant conscience de ce qui fait souffrir le jaloux, on déplace notre attention vers ce qui, dans notre propre comportement, est susceptible d’attiser sa jalousie et d’accroître sa souffrance. Le principe selon lequel il convient de « chercher la cause en soi-même »[14] revêt ici une signification tangible. Se sentir sincèrement concerné, partie prenante du problème, c’est s’ouvrir à la possibilité qu’on ait soi-même une part de responsabilité dans la situation, et par conséquent une marge d’action réelle pour y remédier. La compréhension des causes du mal doit nous conduire à prendre les mesures nécessaires pour alléger autant qu’il est possible la souffrance du jaloux, en commençant par faire en sorte de ne pas exciter sa jalousie sur certains points qui nous paraissent sensibles. Encore faut-il parvenir à les identifier. Exciter la jalousie, cela peut signifier, par exemple, faire étalage de sa richesse, de sa réussite matérielle, familiale, professionnelle, devant quelqu’un qui s’estime privé de tels bienfaits, ou qui, pour une raison ou une autre, souffre de la comparaison. Ce qui est humain en pareil cas, c’est par exemple d’éviter les situations qui risqueraient d’aggraver le mal, non pas tant pour se protéger soi-même que pour soulager autrui.

HD

Ces remarques donnent une idée du degré de résolution (de finesse) qu’il faut atteindre pour appliquer concrètement cette maxime universelle et cent fois répétée : « se mettre à la place d’autrui ». Se mettre à la place d’autrui, oui, même si c’est un « ennemi » ! C’est cette version « intégrale » de la règle d’or qui constitue, d’après Ostad Elahi, un des piliers du perfectionnement spirituel : « [fais] du bien aux autres, de quelque manière que ce soit ; même à tes ennemis »[15]. Cela, l’animal même le plus intelligent, même le plus naturellement empathique, en est parfaitement incapable. La démarche in vivo recommandée à l’égard du jaloux est donc contre-nature si l’on entend par là qu’elle va à l’encontre de tout ce que suggère notre nature animale. Avoir de la compassion pour celui qui nous jalouse, et mieux, vouloir son bien, cela peut sembler requérir des facultés surhumaines. C’est pourtant à ce niveau que se situe l’idéal de l’humanité véritable du point de vue d’une spiritualité en « haute définition » : « C’est excellent de pardonner à celui à qui on a fait du bien et qui nous l’a rendu en mal. L’homme doit devenir aussi doux que le miel de façon à être toujours une source de bienfaits pour les autres. De même que le miel est saturé de douceur, nous devons assimiler en nous tellement de bienveillance et de bonté qu’à la fin notre être soit saturé de bien. »[16]


[1] ^ Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 121.

[2] ^ Ibid., p. 85.

[3] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 277.

[4] ^ Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 158-159.

[5] ^ Ibid., fig. 7 et p. 175.

[6] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., parole 468.

[7] ^ Voir ibid., paroles 129 et 333 ; Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 225.

[8] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., paroles 204 et 339.

[9] ^ Ibid., parole 339.

[10] ^ Ibid., parole 318.

[11] ^ Ibid., parole 311.

[12] ^ Ibid., parole 339.

[13] ^ Ibid.

[14] ^ Ibid., parole 225.

[15] ^ Ibid., parole 22.

[16] ^ Ibid., parole 342.


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10 commentaires

  1. lz le 19 Oct 2021 à 11:32 1

    Merci pour cet article qui tombe vraiment bien dans ma vie !

    Je me suis fait la réflection suivante :

    Les vacances de bonobo ! Comme si quand je pars en vacance je me permets de redevenir le bonobo, de laisser tomber toutes les disciplines et de ne penser qu’à manger, dormir et faire les choses qui me plaisent ! Et finalement au bout de quelques jours je finis par être de mauvaise humeur avec mon conjoint, soi-disant qu’on est triste que les vacances soient finies !!!

    Maintenant je comprends pourquoi je ne me sentais pas très bien pendant ces vacances. Je viens de prendre conscience qu’il ne faut jamais arrêter la pratique, sinon on redevient le Bonobo très rapidement.

    Merci

    1. Elka le 31 Oct 2021 à 20:08 1.1

      c’est génial!

    2. Mike le 28 Nov 2021 à 21:52 1.2

      Oui exactement même expérience et sentiment. Il y a quelques années je ne comprenais pas mais en fait c’est la proximité quotidienne, le changement d’activités et de réactions face à ce qu’on attendrait de l’autre ou des autres qui parfois nous déroutent et créent une entrée des pensées négatives et résurgence du bonobo! C’est une lutte permanente et un moteur pour devenir meilleur !

  2. elka le 19 Oct 2021 à 12:11 2

    C’est parfait. Merci beaucoup.

  3. Joubi le 19 Oct 2021 à 12:25 3

    Encore un excellent article qui vient au moment parfait. Cela m’incite à beaucoup plus de rigueur dans ma pratique. Observer de manière microscopique ma façon de penser, de parler et d’agir pour identifier les plus fines subtilités de mon soi impérieux et les tendances excessives de mon ça.
    Merci pour les exemples des “micro-ascèses”, c’est un concept simple à mettre en pratique qui va beaucoup m’aider.
    Merci encore.

  4. Olympia le 19 Oct 2021 à 23:24 4

    Il est passionnant de travailler sur cette idée féconde du déplacement : passer de ego-centré à allo-centré. Tout change / merci vraiment.

  5. Blanche le 25 Oct 2021 à 13:17 5

    Des articles toujours aussi inspirants de la part de cet auteur ! “J’y suis pour toi”, même si cela me coûte : voilà une formule simple à se rappeler le matin pour sortir de son égocentrisme habituel.

  6. A. le 26 Oct 2021 à 7:31 6

    Merci de cet article super intéressant!

    “en se fixant des micro-disciplines, et surtout en tâchant de s’y tenir.”

    Depuis deux mois, j’essaie de m’imposer la micro-discipline suivante : en plus de mes moments de prière au coucher du soleil, à midi, en début de matinée et avant d’aller me coucher, je me force d’avoir des moments d’attention au divin toutes les deux heures.

    Je dis des prières courtes mais j’essaie de rester concentré.

    Voilà quelques effets:

    a) je vois plus clairement les manifestations de mon soi impérieux. J’observe des pensées de vengeance, de frime, de jugements négatifs, plaintes intérieures … traverser mon esprit jaillissant inlassablement de mon soi impérieux.

    b) je suis beaucoup plus motivé à lutter contre mon soi impérieux et je cerne les problèmes avec beaucoup plus de clarté.

    c) je comprends très rapidement les réactions que je subis, par exemple :

    1) je pense “telle personne n’accepte jamais les critiques” — quelques minutes après je suis l’objet d’une critique virulente et je la vis très mal, mais très rapidement je comprends le sens de cette expérience. La critique subie n’était que la réaction de ma pensée.

    2) des invités de ma fille font beaucoup de bruit dans le salon. Intérieurement je me plains du bruit alors que je suis dans la cuisine. Soudain je réalise que la nourriture dans la casserole a brulé. Immédiatement, en regardant le fond noirci de la poêle je me dit “ce noir ce sont tes pensées.” Je réagis immédiatement, je vais voir les amis de ma fille et je leur propose du chocolat, à boire etc…

    Je serais quasi certainement passé à coté des ces expériences si je n’avais pas eu ces moments d’attention réguliers. Il n’y a qu’à espérer que la Source me donne la force de garder cette micro-discipline aux effets si positifs!

  7. Danielle le 01 Nov 2021 à 9:43 7

    Merci pour cet article! Je suis confrontée à une situation de cet ordre dans le cadre d’une association. Les adhérents bénévoles partagent les tâches à faire, j’ai accepté des responsabilités durant l’année passée pour que le projet puisse se poursuive dans la situation sanitaire et des actions ont été réalisées malgré tout. Nous étions tous satisfaits de “tenir le coup” et d’avancer , sauf une personne, des critiques et contestation sur ce qui est réalisé, des critiques sur les personnes. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre qu’elle m’en voulait et cherchait à me déstabiliser, envie ou jalousie? Elle a réussi à me porter préjudice au travers d’un courrier à tous. Mon bonobo a été très en colère et indigné par un tel comportement, mais aussi désolé du peu de réactivité de l’entourage. Après réflexion j’ai répondu de manière factuelle, mesurant les mots, je n’ai pas eu de réponse. Face à cette personnalité, je suis prudente et vigilante car la méfiance est installée.

  8. Elka le 28 Nov 2021 à 20:15 8

    cet article est utile, surtout pour la société dans laquelle nous vivons

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