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Éthique de la vertu et médecine à l’époque des Lumières

Par , le 11 Jul. 2010, dans la catégorie Articles - Imprimer ce document Imprimer - English version

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L’éthique de la vertu, que l’on trouve déjà chez Platon ou Aristote, se définit comme une approche éthique mettant l’accent sur le caractère de l’agent. Tandis que le conséquentialisme s’intéresse aux conséquences de l’action (c’est le cas par exemple de l’utilitarisme de J. S. Mill), et l’éthique déontologique à la formulation de règles morales (par exemple l’impératif catégorique kantien ou les dix commandements), l’éthique de la vertu définit un acte vertueux par la présence dans l’agent d’une certaine vertu, comme la bienveillance ou la générosité.

L’éthique de la vertu ne s’oppose pas aux approches déontologique ou conséquentialiste, et peut même se concilier avec celles-ci. En réalité, l’éthique de la vertu opère avant les deux autres approches : tandis que l’éthique déontologique et le conséquentialisme se prononcent sur la conduite à tenir en situation, l’éthique de la vertu traite de la manière de développer certaines vertus ou traits de caractère qui permettront de bien agir lorsque l’occasion le demandera. Le problème principal de l’éthique de la vertu est alors 1. de définir quelles vertus sont désirables et 2. comment les développer.

L’objet de l’éthique de la vertu est ainsi la vie humaine elle-même, son but et sa perfection. La plus grande difficulté semble alors, une fois le but connu, de savoir comment l’atteindre, en d’autres termes, quels sont les moyens efficaces pour se rendre vertueux.

Cette question est envisagée d’une façon nouvelle par les médecins et philosophes français du milieu du XVIIIe siècle, qui redéfinissent, à travers la notion de sensibilité, comment le corps peut être un adjuvant ou un obstacle de la vertu, et plus particulièrement comment les sensations physiques influencent notre capacité à être vertueux.

La notion de sensibilité permet de penser ensemble les phénomènes corporels, tels que la sensation physique, et les phénomènes moraux, tels que les sentiments. Elle permet une perception globale des phénomènes humains et de la manière dont ils sont liés les uns aux autres. Elle ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour l’éthique de la vertu.

Le problème peut être décrit comme suit : chaque objet donne lieu chez l’être humain à des sensations qui, seules ou combinées à d’autres, forment une idée. Mais ce n’est pas tout. Dans le même temps, la rencontre produit un changement corporel qui ne se réduit pas à la transmission physique de l’information dans les nerfs, mais transforme également le milieu dans lequel cette information est produite, transmise, perçue et évaluée. L’air, la nourriture, le mouvement, la température modifient le corps de l’être raisonnable, et par conséquent sa capacité à raisonner.

En résumé, l’influence des corps externes modifie notre manière de les percevoir et de les éprouver, et enfin la manière dont nous agissons ou réagissons. Les influences matérielles qui s’exercent sur le corps tendent à le transformer, et de ce fait à rendre la vertu aisée ou difficile.

L’enjeu est ici la versatilité humaine, les rapides changements de nos états d’esprit ou de nos dispositions morales qui expliquent qu’une même personne puisse réagir différemment à deux occurrences du même stimulus. Le but de l’éthique médicale telle qu’elle apparaît chez les auteurs du XVIIIe siècle est de stabiliser les dispositions morales par des moyens physiques, en utilisant l’influence de la sensibilité physique. Pour ces scientifiques, la stabilité physique est la première condition de la vertu.

Je présenterai ici l’œuvre principale d’Antoine Le Camus, La Médecine de l’esprit (1753). Alors que son objet principal est l’amélioration de l’intelligence humaine, il place les aptitudes morales au rang des choses qu’un usage approprié des sensations peut améliorer.

Le corps comme fondement de l’action éthique

Pour Antoine Le Camus, la vertu dépend de l’exercice de la raison. Un fonctionnement puissant et facile de la sensibilité physique apporte à l’esprit un grand nombre d’idées et améliore les opérations de l’entendement. Mais la variation des dispositions morales sous l’influence des passions, qui a aussi des causes physiques, est encore plus importante. Les relations de l’homme avec son environnement sont la principale source de ses dispositions morales internes :

« Il n’est rien de désuni dans la nature. Tout s’y lie à tout : & l’homme, cet être que son orgueil voudroit séparer des autres, y est tellement uni à l’air, à l’eau, au feu, à la terre, qu’il cesse d’être si on le sépare de ces élémens qui lui conservent la vie, qui contribuent à sa santé, & qui modifiant différemment son corps, doivent nécessairement modifier différemment son esprit.

Tout ce qui produit, environne ou entretient notre corps, peut donc apporter des changemens notables dans nos ames. » (La Médecine de l’esprit, t. 1 p. 179)

L’environnement matériel ne génère pas seulement des sensations, du plaisir ou de la douleur, mais modifie les dispositions morales en tant qu’elles sont liées au corps. Cette thèse de Le Camus se rattache à la tradition médicale galénique, dans laquelle l’état du corps est dû à l’équilibre des quatre éléments, chacun d’entre eux étant lié aux autres. Pour obtenir un état d’esprit stable afin de juger pertinemment des questions éthiques, il faut donc prendre en compte le tempérament humain autant que l’influence des choses matérielles sur celui-ci.

Selon Le Camus, la meilleure disposition morale est la tempérance, qui correspond à la tradition du juste milieu, c’est-à-dire un moyen terme entre deux excès. Ce juste milieu est l’état d’esprit dans lequel la vertu est la plus facile ; mais c’est également un moyen physique de maintenir cet état d’esprit. Ainsi l’homme, avant de rechercher la modération au sens moral, devrait commencer par régler les influences physiques qui peuvent faire obstacle à la tempérance ou la favoriser, à commencer par la nourriture, moyen sur lequel Le Camus insiste beaucoup, décrivant le régime à suivre afin de devenir ou de rester vertueux :

« Les moyens Physiques [d’être tempérant] sont de maintenir les sensations dans un tel état, que la raison ne perde rien de son empire, ou qu’elle se puisse retirer victorieuse du combat si elle a quelques obstacles à surmonter. Il faut donc éviter toutes les liqueurs trop restaurantes, spiritueuses, irritantes ; les mets trop salés, poivrés, épicés ; en un mot tout ce qui occasionneroit soit par sa qualité, soit par sa quantité, une certaine acrimonie dans le sang qui pourroit provoquer le flux de la semence & en même temps la perte des esprits animaux. » (La Médecine de l’esprit, t.2 p. 252-253)

Un usage scientifique des passions

Mais le juste milieu ne suffit pas à créer une saine disposition d’esprit. De même que la médecine galénique définit la santé comme un degré modéré de chaleur et d’humidité, et vise à éviter les conditions corporelles froides et sèches aussi bien que la chaleur et l’humidité excessive, la médecine de l’esprit considère qu’un état d’esprit sain implique un certain degré de joie. Le Camus examine ainsi comment disposer des passions par des moyens physiques afin de maintenir un état de gaieté modérée et ainsi éviter aussi bien les passions tristes que la gaieté excessive. La passion se présente comme une condition physique influençant l’esprit. Chaque passion a ses manifestations physiques propres ; en créant la condition physique qui correspond à une passion, c’est la passion elle-même que l’on peut provoquer. L’étude des manifestations physiques des passions fournit ainsi les moyens de les engendrer ou de les encourager artificiellement.

Considérons par exemple la relation qu’observe Le Camus entre les passions et la transpiration. Il remarque que les passions tristes et haineuses tendent à suspendre celle-ci, tandis que les passions joyeuses l’accroissent. Ceci établi, il propose d’utiliser à dessein les aliments connus pour agir sur la transpiration : le persil et l’ail sont censés la favoriser, les légumes lourds et la viande au contraire ralentissent la circulation du sang et empêchent de transpirer. En entravant ou fluidifiant la transpiration, la nourriture entraîne la disposition physique d’une passion triste ou joyeuse, c’est-à-dire la passion elle-même.

Chaque état d’esprit est ainsi lié à une condition corporelle qui peut être recréée par des moyens matériels : c’est la thèse centrale de la Médecine de l’esprit. Les climats, la nourriture, le rythme du sommeil, le mouvement influent sur les dispositions de l’esprit. A travers l’examen des manifestations physiques des différentes passions, Le Camus propose un régime de vie favorable aux passions douces et joyeuses et préservant des passions violentes ou tristes. Dans sa recherche de l’amélioration de la condition humaine, il refuse même de formuler la recette de la tristesse, même si elle doit exister :

« la Tristesse étant méchanique & approchant de la mélancholie, on trouveroit bien l’art de la produire : mais qui voudroit se servir des moyens Physiques que nous proposerions ? Nous trouvons toujours assez de sujets qui nous chagrinent, sans chercher à devenir tristes. » (La Médecine de l’esprit, t. 2 p. 306-307)

Les moyens physiques de produire un état d’esprit favorable à la vertu sont essentiellement les mêmes que ceux qui permettent une bonne santé, le motif central étant toujours la tempérance – une tempérance douce et joyeuse.

Le cercle vertueux

C’est précisément sur ce point que la médecine de l’esprit prête le flanc à la critique : la tempérance est à la fois l’une des vertus que l’on souhaite développer et le moyen de ce développement. Ce n’est pourtant qu’en apparence une pétition de principe, et plutôt un cercle vertueux où un régime de vie tempérant aide à suivre ce même régime. La tempérance devient une tendance dès lors qu’elle est fondée sur des causes physiques ; mais la tempérance appliquée au choix des repas et celle qui constitue une vertu morale ne peuvent être identifiées l’une à l’autre. Régler les interactions de son corps avec son environnement physique est beaucoup plus facile pour l’être humain qu’agir sur ses propres dispositions morales par le pur pouvoir de la volonté.

De ce fait, cette perspective médicale sur l’éthique est à la fois liée à l’éthique de la vertu et sensiblement différente. Mon hypothèse est que la médecine de l’esprit est à l’éthique de la vertu ce que l’éthique de la vertu est aux éthiques déontologique et conséquentialiste. Ces deux dernières travaillent sur le moment du choix, enseignant les critères d’un choix éthique. L’éthique de la vertu travaille loin en amont, enseignant comment devenir sage ou vertueux afin de rendre le choix éthique aisé, et ceci essentiellement par des moyens moraux : l’exercice spirituel journalier fait l’homme vertueux qui, le moment venu, agira vertueusement. L’éthique de la vertu surmonte ainsi une limite des éthiques déontologique ou conséquentialistes, le fait que l’agent ne soit pas toujours en mesure de spéculer sur le bon choix au bon moment, en faisant de la vertu une habitude qui ne dépende ni de l’état d’esprit, ni d’une parfaite connaissance de la situation, rendant ainsi l’action éthique plus assurée. La médecine de l’esprit surmonte à son tour une limite de l’éthique de la vertu, le fait qu’il puisse être difficile de s’exercer à la vertu du fait d’un certain caractère ou constitution. Elle propose alors, encore en amont de l’exercice spirituel, de créer une condition corporelle favorisant son efficacité. Tandis que l’éthique de la vertu propose d’acquérir une disposition morale à la vertu, la médecine de l’esprit propose d’acquérir une disposition physique favorisant cet apprentissage.

Cette médecine morale reconnaît qu’il est plus facile et plus assuré d’influer sur la condition physique que directement sur l’état d’esprit ; que la condition physique et l’état d’esprit sont intimement liés ; et finalement que l’on ne peut se passer d’une réflexion sur le corps en éthique. On pourrait dire que la médecine de l’esprit est un approfondissement de l’éthique de la vertu, remontant plus loin encore dans la chaîne des causes qui permettent les actes vertueux.

C’est, en définitive, ce qui fait des travaux de Le Camus et de ses contemporains autre chose qu’une curiosité historique fondée sur des théories médicales obsolètes. Ces auteurs assument l’échec d’une conception aride et austère de l’éthique, fondée sur la seule force de l’esprit, rendant naïvement la faiblesse humaine coupable de son inefficacité. A la place, ils proposent de considérer à nouveau l’homme comme un tout et cherchent à penser le corps comme autre chose qu’un obstacle à la vertu. Cet approfondissement des fondements physiques du choix éthique conduit à une éthique incarnée où ce sont des comportements quotidiens favorisant l’éthique qui sont prescrits, plus encore que l’éthique elle-même, qui doit découler naturellement d’un état d’esprit et de corps approprié. Ce discours médical ne définit ni les critères de l’action éthique, ni les vertus à développer, mais souligne le fait que l’éthique est avant tout un équilibre global de la vie humaine impliquant des rapports aisés du corps et de l’esprit.


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6 commentaires

  1. Louise le 12 Jul 2010 à 11:17 1

    Merci, c’est passionnant.
    Je viens de découvrir grâce à vous (en cliquant sur les premiers mots de l’article) l’existence et le travail de Rosalind Hursthouse sur l’éthique de la vertu.
    et aussi, bien sûr, celui de Le Camus.
    Il y a tout un monde à explorer.
    Et très concrètement (mais la vertu est essentiellement concrète) un passage de votre article sur la nécessité de la tempérance dans la nourriture (premier pas de la tempérance “morale”) vient de me donner un excellent argument – et une motivation – pour mieux gérer cette question.
    Il me semble que Rosalind Hursthouse n’est pas traduite en France, quel livre conseilleriez vous pour approcher cette réflexion sur l’éthique de la vertu ?
    Encore merci.
    Louise

  2. Coquelicot le 20 Aug 2010 à 20:48 2

    “Pour ces scientifiques, la stabilité physique est la première condition de la vertu.”

    Qu’est-ce que cela veut dire?

  3. nanou le 21 Aug 2010 à 15:58 3

    @Coquelicot: ce que j’en comprends, c’est que l’équilibre physique serait pour ces penseurs une condition favorable à la vertu. Et il y aurait des moyens d’aider les hommes à agir de manière plus vertueuse simplement en agissant sur leur corps, sachant que le corps peut influer positivement ou négativement sur l’esprit.
    Je trouve l’idée intéressante et de bon sens : après une bonne nuit de sommeil, il est clair qu’on est moins irritable. Même chose, difficile d’être affectueux et altruiste avec une bonne migraine.

  4. imad le 24 Jan 2013 à 23:04 4

    bonjour,
    pourriez vous me conseiller des travaux récents sur la question de l’éthique de la vertu dans le domaine médicale, notamment depuis les travaux d’Alasdair MacIntyre ou Michael Slote. merci

  5. henry le 28 Jan 2013 à 1:49 5

    Je ne connais pas ce domaine. Qu’entendez-vous par l’éthique de la vertu ?

  6. henry le 28 Jan 2013 à 1:59 6

    …dans le milieu médical ?

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