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Infidélité du monde

Jeyhunabad

Le poème qui suit est un extrait du Livre des Rois de la vérité, écrit par le père d’Ostad Elahi,  Hadj Nemat. Dans cet ouvrage de plus de 15000 vers composé en 1919, il relate la vie des saints, des prophètes et des grandes figures spirituelles de l’humanité. Les récits narratifs alternent avec des passages plus méditatifs en forme de prières, de conseils ou d’invocations. La personnalité mystique d’Hadj Nemat, son amour inconditionnel pour le Divin et sa soif de connaissance des vérités spirituelles s’y révèlent et permettent de saisir quelque chose de l’atmosphère particulière dans laquelle Ostad Elahi a baigné dès son plus jeune âge.

Dans ce poème, intitulé « Infidélité du monde », il nous dévoile le regard qu’il portait sur ce monde constamment changeant.

Oui, j’ai de quoi me plaindre de ce monde qui tourne
Du bruit, de la clameur qui monte pendant qu’il tourne
Monde qui va de travers, monde trompeur, changeant
Qui tantôt monte et tantôt redescend
Que pourrais-je bien dire de ce monde voûté
Qui tantôt est si beau et tantôt est si laid
À l’un il donne la gloire et la fortune
Et l’élève plus haut encore que la lune
À l’autre, il donne le sang comme seule nourriture
La terre et la boue comme lit de fortune
Il donne à l’un la joie, la fête et le bonheur
Et il condamne l’autre au deuil et au malheur
Mais quelle est donc l’énigme de ce monde ancien
Qui fait gémir les hommes et les femmes aussi bien
Monde à l’envers, monde funeste
Monde destructeur qui fait que rien ne reste
Qui lacère le cœur de l’espace et du temps
Douleur en eux à l’œuvre incessamment
Le monde est recouvert de rouille et de poussière
Les mois et les années rabougris de froideur
Ô combien de prophètes porteurs de lumière
Combien de saints aux illustres carrières
Combien de souverains aux noms si glorieux
Combien de sages aussi, héroïques et fameux
Et combien de mystiques les yeux rivés sur Dieu
Dans le désir brûlant, ô combien d’amoureux
Combien d’hommes et de femmes, de tout temps
Combien d’entre eux, des petits et des grands
Sont venus en ce monde pour y être éprouvés
Et tous, un jour, ils ont dû le quitter
Dans ce monde aucun n’a trouvé de bonheur
Ils n’y trouvèrent rien que tumulte et fureur
Tous, en venant ici, de douleur ont souffert
Personne n’ échappe au piège de ce monde éphémère
De mille maux est suivi le bonheur d’un instant
Un long deuil succède à la fête d’un moment
Dans ce monde aucun vœu ne peut être exaucé
Dans ce monde aucun nœud ne peut être dénoué
Celui qui quelque temps à cheval est resté
Le reste de son temps, à pieds, il a marché
Personne n’a vu ici la moindre stabilité
Ce monde ne donne rien que l’infidélité
Tantôt automne, tantôt printemps
Les choses vont ainsi depuis la nuit des temps
On voit à chaque instant qu’il change ses couleurs
Qu’il ne donne rien d’autre enfin que la douleur
Beaucoup ont ici passé leur chemin
Ils gisent sous la terre ayant vécu en vain
Et toi, ô mon cœur, par ce monde si vieux ne te laisse pas surprendre
Car il sait bien comment dans son piège te prendre
(…)
De l’homme ne reste à la fin que son nom
On se souvient de lui comme mauvais ou comme bon
Au juste restera pour toujours, sa justice
Jusqu’à la fin des temps, l’injuste gardera l’injustice
Applique-toi au bien, mon âme, tant que tu peux
Car seul le bien te sauvera ici et dans les cieux
Il restera de toi comme souvenir ici
Il sera ton bonheur, là-bas, au Paradis


Poème publié dans Orient, Mille ans de poésie et de peinture, Diane de Selliers éditeur, 2004.
Traduction : Leili Anvar-Chenderoff, maître de conférences en langue et littérature persane à l’Inalco.


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21 commentaires

  1. Ornella le 28 Feb 2011 à 2:41 1

    Merci pour ce poème que je découvre.
    Je ne me lasse de le lire encore et encore.
    C’est si juste, si douloureux et si réconfortant à la fois

  2. Karl le 28 Feb 2011 à 18:21 2

    Magnifique…

  3. Zatty le 28 Feb 2011 à 23:33 3

    Merci pour ce magnifique et si juste poème..

  4. Joseph Locanda le 02 Mar 2011 à 0:28 4

    56 vers d’un pessimisme radical sur le monde
    3 vers pour ouvrir l’espérance éternelle
    A méditer…

  5. Adrien le 02 Mar 2011 à 18:44 5

    Quelle similitude entre ce poème et certains vers de Victor Hugo ou de Lamartine:

    “Et qu’est-ce que la terre ? Une prison flottante,
    Une demeure étroite, un navire, une tente
    Que son Dieu dans l’espace a dressé pour un jour,
    Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !
    Des plaines, des vallons, des mers et des collines
    Où tout sort de la poudre et retourne en ruines,
    Et dont la masse à peine est à l’immensité
    Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité !
    Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,
    Où tout est monotone et cependant tout change !”
    Lamartine

    ou

    “Car dans ces temps lointains, de ténèbres voilés,
    Où la nature et l’homme étaient encore mêlés,
    Les forfaits rayonnaient dans l’espace, en désastres,
    Et les vices allaient éteindre au ciel les astres.
    Le mal sortait de l’homme et montait jusqu’à Dieu.
    Le char du crime avait du sang jusqu’à l’essieu;
    Le meurtre, l’attentat, les luxures livides
    Riaient, buvaient, chantaient, régnaient; les fils avides
    Soufflaient sur les parents comme sur un flambeau;
    […] Si bien que l’homme ayant rempli son âme immonde
    D’abîmes, Dieu put dire au gouffre : Emplis le monde.”
    Hugo

    Doit-on parler de pessimisme, ou bien de lucidité pour ces poètes visionnaires dont le langage se rejoint par delà les siècles et les frontières?
    Ce sont aussi les plus grands porteurs d’espoir, des chantres de l’amour mystique:

    “Car celui qui aspire au paradis du Vrai
    Aura pour paradis la lumière Vérité
    Dans son cœur cette lumière se mettra à briller
    Il sera éclairé par cette Essence vive en lui manifestée
    Et verra la vie éternelle dans la lumière de l’Aimé
    Pour toujours, il rejoindra le Dieu Vrai”
    Nemat

    “Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes :
    Déposant le fardeau des misères humaines,
    Laissant errer mes sens dans ce monde des corps,
    Au monde des esprits je monte sans efforts.
    Là, foulant à mes pieds cet univers visible,
    Je plane en liberté dans les champs du possible”
    Lamartine

    “Rien n’est désespéré, car rien n’est hors de l’être.
    Vivez ! Le disparu peut toujours reparaître.
    Le mal par vous construit,
    Se place, dans la vaste et morne apocalypse,
    Entre votre âme et Dieu ; l’enfer est une éclipse ;
    Le mal passe, Dieu luit !”
    Hugo

  6. Happiness le 03 Mar 2011 à 23:07 6

    Merci pour ce poème qui nous dévoile un aspect encore peu accessible de la personnalité de Hadj Nemat.
    Il nous emporte et nous berce.
    La justesse de ces mots écrits il y a près d’un siècle résonne comme une vérité tout à fait actuelle.

    Une préférence toute particulière pour ces 4 derniers vers:
    “Applique-toi au bien, mon âme, tant que tu peux
    Car seul le bien te sauvera ici et dans les cieux
    Il restera de toi comme souvenir ici
    Il sera ton bonheur, là-bas, au Paradis”

  7. mike le 03 Mar 2011 à 23:55 7

    @adrien c’est bien pour moi une preuve que les vérités spirituelles authentiques sont universelles et les mêmes pour toute l’humanité et qu’il faut, comme ils l’ont si bien scandé, éveillé son cœur pour les déceler.
    ça me rappelle aussi un psaume qui abonde dans ce sens ” seul se connaîtra celui qui a souffert”.
    un point fort est d’avoir un regard lucide sur le monde (voir bien) mais aussi ne pas désespérer et comprendre que ce monde est un laboratoire pour développer l’humanité qui est en chacun de nous (voir le bien). Quel équilibre au quotidien!

  8. Cogitons le 06 Mar 2011 à 2:36 8

    Le Buddha fit le même constat de l’impermanence des choses. Pas la peine d’être le Buddha, d’ailleurs. L’impermanence est une évidence incontournable qu’on peu choisir d’ignorer, ou plus précisément, que tout le monde s’emploie frénétiquement à ignorer. Ah, vivre comme si l’on ne mourait jamais! Reléguer la mort et la souffrance aux oubliettes de la préhistoire, voilà ce sur quoi l’humanité “moderne” porte ses plus fervents efforts. Comment le lui reprocher?
    Remettre ce poème dans son contexte: un temps, un lieu, une existence rude, une espérance de vie réduite, la souffrance physique, enfants mourant bien avant l’âge: la règle plutôt que l’exception, etc.
    Tout a changé et rien n’a changé. Nous mourons toujours, mais un peu plus tard, et si possible, en exil du monde, pour ne pas troubler l’illusion… Shhhttt!
    Ce poème, cette méditation, est un rappel utile (entre deux catastrophes).
    Merci à son auteur.

  9. Roxanna le 16 Mar 2011 à 20:21 9

    Une vraie injection de réalisme et d’espérance que ce poème…

  10. KLR le 17 Mar 2011 à 23:22 10

    Ce poème contient vraiment une force incroyable, c’est une sorte de cri contre les dangers de l’illusion.
    Ces deux vers du poème me semblent une clé :
    “Et toi, ô mon cœur, par ce monde si vieux ne te laisse pas surprendre
    Car il sait bien comment dans son piège te prendre”
    Malgré tout ce que l’on sait et que l’on voit de ce monde éphémère, de la souffrance qui y règne, et Dieu sait si en ce moment elle est vive, comment ne pas s’interroger sur cet éphémère, et l’attrait qu’il a sur nous ?

  11. Ms le 23 Mar 2011 à 1:23 11

    Le fait d’être confronté, au jour le jour, à des épreuves, parfois très intenses, peut rapidement démotiver… Se rendre compte, à travers ce magnifique poème, que ce sentiment d'”Infidélité du monde” est, en réalité, universel réchauffe le coeur et le remplit de courage pour les épreuves à venir…
    Merci pour ce grand coup de pouce!

  12. MH le 15 Jul 2011 à 23:34 12

    Comme ces mots résonnent en mon coeur, en ces moments si difficiles pour moi…
    D’ailleurs, je ne suis pas la seule: mon entourage est touché par des épreuves, toutes aussi dures à traverser les unes que les autres!!
    Comme ce monde est triste et froid…
    Pour garder moral l’autosuggestion est bien difficile: “je vais bien! tout va bien!” et trouver sa motivation n’est pas aisée…
    Que serait-ce si je ne croyais pas en Dieu???

  13. MH le 15 Jul 2011 à 23:37 13

    Merci Adrien pour ces poèmes de Victor Hugo!
    Ils sont magnifiques également…
    “… le mal passe, Dieu luit!”
    Dur combat quotidien, en effet, pour garder l’équilibre!

  14. radegonde le 24 Jul 2011 à 19:19 14

    je lis et relis ce poème, surtout quand mon coeur est plein de larmes.

  15. Ms le 25 Jul 2011 à 11:26 15

    @ radegonde: Et puis, se dire que l’on est pas seul dans ce cas peut aider aussi.

  16. radegonde le 30 Aug 2011 à 21:38 16

    que ce monde est difficile à vivre…Nous devons faire des actes que nous n’aimons pas toujours, mais qui doivent être fait par neccessité..

  17. Ms le 02 Sep 2011 à 20:43 17

    Plus les années passent, plus j’ai le sentiment d’avoir été littéralement jeté dans un tas de matérialité – avec tout ce que cela comprend comme souffrances – et de devoir “survivre” coute que coute. J’ai toujours entendu que lutter, se perfectionnement passe par de la souffrance et je ne comprenais pas du tout le sens de cette phrase; cela me faisait même rire étant petite.

    Sans prétention, je pense déceler petit à petit ce dont il s’agit et je dois dire – comme on peut le lire tout au long du poème et dans les commentaires précédents également – que c’est non seulement difficile mais cela engendre aussi un sentiment de dégoût général en moi. Je pense que c’est normal et bon car d’un côté il me permet de faire la part des choses et de voir ce monde comme un moyen pour m’améliorer et je me dis que ne pas adhérer à cette matérialité ne peut être qu’un bon signe. La difficulté réside en ce qu’on peut très vite basculer vers des sensations extrêmes, ce qui nous empêche de faire cette part des choses et d’avoir une bonne vision de nos vies.

    Cependant, j’ai beau savoir tout cela, le dégoût va forcément de pair avec du découragement, de la tristesse, un sentiment de solitude et j’en passe ! Ce sont les règles du jeu sûrement mais elles me donnent le sentiments d’une personne qui doit atteindre le sommet d’une montage lointaine à laquelle, pour ne pas faciliter sa tâche, on a accroché un ensemble de poids lourds qu’elle doit trimbaler.

    En somme, je me dis de plus en plus que le chemin est trop long et je me sens déjà essouffler, malgré mon jeune âge.

  18. MH le 03 Sep 2011 à 12:20 18

    @Ms: Ohhhh comme je vous comprends!!! C’est exactement ce que je ressens…
    Cette terrible matérialité dans laquelle nous vivons est une véritable pourriture, et, même si ON SAIT qu’on ne doit pas (et on n’en a pas envie!) d’y plonger, il faut “faire avec”!!! “sortir son épingle du jeu”!!!
    Quelles horribles épreuves… J’ai souvent envie de tout laisser tomber!
    Heureusement, il y a de fidèles amis, une conviction intérieure qui me permet de “garder le cap”…

  19. Ms le 05 Sep 2011 à 21:21 19

    @ MH: Oui, c’est sur, l’entourage peut aider à faire la part des choses dans les moments difficiles notamment. Cependant, je trouve que c’est à nous de faire la plus grosse partie du travail. Pour ma part, je peux être bien un moment puis l’instant d’après tout se chamboule et je ne me sens pas bien. Certes, l’entourage peut aider, mais d’après moi, comme tout passe par le mental, c’est à nous de nous faire violence constamment au jour le jour quand ça ne va pas (en ce qui me concerne, très souvent …). Ce n’est pas toujours facile, loin de là, surtout quand développe, comme moi, une forme de dégoût général, mais j’imagine ou du moins j’espère qu’avec le temps, une meilleure éducation de ma pensée, les choses iront mieux et que je parviendrai à avoir une vision juste.

  20. Ms le 26 Sep 2011 à 21:02 20

    Pour ma part, ce qui est le plus difficile est la gestion de mes émotions. Je trouve d’ailleurs que ces émotions englobent tellement de choses qu’elles peuvent en elles-même regrouper tout ce qui me fait souffrir au quotidien. Certes, j’entends par là la souffrance telle qu’on la conçoit – un sentiment plus que désagréable qui nous fait du mal – mais aussi un sentiment qui, de part sa dureté, nous permet de nous surpasser au quotidien et de nous améliorer sans cesse.

    C’est assez particulier et très difficile. En somme, l’idée qu’en une même journée je peux passer d’un sentiment extrême à un autre ou même en quelques secondes. En général, ce qui engendre ce changement n’est pas grand chose, ce peut être un événement très banal ou autre, si banal que je ne comprends pas moi-même comme je peux passer du noir au blanc ou inversement de la sorte.

    C’est très fatiguant mentalement et très décourageant parce qu’on peut se réveiller avec, avoir du mal à le gérer dans la journée, dormir avec, etc. Il faut constamment se faire violence et, à force, on a pas vraiment envie. Ce qui m’aide et ce que je m’efforce de faire est de me rappeler que tous ces ressentis sont une manière pour moi d’être ingrate et que je dois faire attention en luttant contre car l’ingratitude est la pire des choses. C’est très dur.

  21. Ms le 03 Dec 2013 à 2:53 21

    A chaque fois que je lis ce poème, je suis toujours surprise par sa puissance !

    Tout au long du poème, j’ai le sentiment d’être sur une balance, en passage sans arrêt entre la droite et la gauche, le joie et la tristesse, le chaud et le froid, … En somme, un déséquilibre constant !

    Automatiquement, j’en fais une analogie avec mon état d’esprit au quotidien car en analysant ne serait-ce qu’une seule de mes journées je passe d’un sentiment à un autre en un rien de temps et, très souvent, sans aucune raison valable … C’est un yoyo quotidien, un “déséquilibre naturel” que je me dois de rééquilibrer !

    Mais surtout, ce qui me surprend est de me dire à chaque fois que ces vers ont été écris par une personnalité telle que Hadj Nemat …
    Deux ressentis s’entre-mêlent alors en moi : d’une part, je suis apaisée car je me dis qu’à mon niveau c’est donc certainement normal de devoir gérer toutes ces émotions (c’est universel) et, d’autre part, je ne peux qu’être motivée face à un tel poème personnel d’un être si grand ! Je ne peux me sentir seule.

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