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Changer de regard, extraits

Changer de regard

« L’enfer, c’est les autres », pp. 15 et 16

Cela ressemble à une histoire zen : le problème n’est pas dans ta vie, mais dans le regard que tu portes sur elle ; change de regard. Facile à dire… Il reste qu’une grande part de nos soucis tient de facto à ce que nous n’avons pas encore appris à apprécier correctement les situations où nous sommes, les personnes que nous fréquentons et le tissu d’actions, de paroles, de pensées qui nous relient à elles. Nous n’avons le plus souvent même pas conscience d’avoir sur tout cela un point de vue particulier. Nous vivons de plain-pied dans le monde, et s’il nous arrive de prendre du « recul » (pour « faire le point », comme on dit), il faut avouer qu’il s’agit là de moments exceptionnels, bien plus que d’une disposition constante. C’est de cela qu’il s’agit. Changer de regard, c’est trouver la juste distance, c’est presque une affaire de « mise au point » au sens photographique. Et cela s’apprend, comme tout le reste, au fil de l’expérience.

Mais pour commencer, pourquoi voudrait-on changer de regard ? Le problème prend un relief particulier dans le contexte de nos relations aux autres, car bien des difficultés relationnelles, bien des occasions d’énervement, de lassitude, d’amertume ou de déprime, ont leur origine dans le simple fait qu’une personne ou qu’un groupe de personnes nous semblent ne pas se comporter envers nous comme il conviendrait. Peu importe alors que ce soit nous qui prenions telle personne en grippe (du fait de son comportement à notre égard), ou que ce soit elle qui nous ait d’abord pris en grippe (ce qui explique à nos yeux son comportement). Le principe général est toujours le même : confortés par l’évidence de tant d’intentions malveillantes, d’actions objectivement nuisibles, nous nous laissons rapidement gagner par une spirale de pensées sombres, d’affects négatifs, de ripostes ouvertes ou larvées, et nous laissons s’installer ce circuit auto-entretenu jusqu’au point où la situation relationnelle finit par se bloquer complètement.

[…]

Voir le bien et voir juste, pp.67-69

Comment s’ajustent ces dimensions apparemment divergentes de « voir bien » : voir le bien et avoir une vision juste?

On pourrait dire que voir juste est une sorte de préalable à voir bien : c’est en s’efforçant de parvenir à une vue juste, objective et neutre des choses, débarrassée des préjugés et des a priori dogmatiques, que l’on se donne les moyens de recadrer une situation. On ne saisira pas les bons côtés d’une situation si on ne commence pas par mesurer les avantages et les désavantages réels qu’elle présente, la nature et les intentions exactes des personnes à qui nous avons affaire, et cela sans se leurrer, sans s’attacher de façon exclusive ou passionnelle à tel ou tel aspect. Par exemple, c’est en prenant pleinement conscience de tout ce qu’implique réellement le fait d’être employé pour un certain travail qu’on peut commencer à envisager que le fait de ne pas être recruté, voire d’être licencié, n’est pas une affaire si dramatique, et que cela peut même à certains égards représenter un événement heureux. En un autre sens, voir le bien apparaît comme un corollaire de la vision juste, qui la présuppose et la complète.

À l’inverse, en s’efforçant de voir le bon côté des choses, le côté par où elles sont bonnes, on parvient à s’en faire une idée plus juste. On saisit de façon plus précise ce qui relève de notre intérêt réel. En voyant ce qu’il y a de positif dans le fait d’être obligé de partir à la recherche d’un nouvel emploi, on peut être amené à réévaluer les avantages qu’on associait à son ancien travail, à se faire une idée plus exacte de ses capacités, de ses perspectives, du genre de vie qu’on veut mener, etc. Une privation ou un échec apparent peuvent également s’avérer une source d’enrichissement pour notre personnalité, tout en développant en nous une plus grande compassion à l’égard des peines et des frustrations d’autrui.

Ce cas d’école permet déjà d’entrevoir certains aspects essentiels du travail qui consiste à « voir bien ». L’analyse de quelques expériences pratiques montrera qu’une réflexion menée selon ces principes peut nous conduire encore beaucoup plus loin.

Avant de poursuivre, il faut cependant devancer une objection. Voir le bien et voir juste sont des vertus qui nous semblent pouvoir être facilement exercées à l’occasion d’événements anodins. L’expérience montre en réalité que c’est loin d’être évident, mais peu importe : pour ce qui concerne les situations extrêmes (telles que la perte d’un proche, la naissance d’un enfant anormal, etc.), les choses semblent bien différentes, et « voir bien » risque alors de nous apparaître comme une attitude héroïque et inaccessible, sinon pathologique, proche à certains égards de l’indifférence ou de l’insensibilité. On pense ici au sage stoïcien qui se console de la mort d’un parent ou de la maladie en y voyant un simple épisode circonstanciel dans le cours des choses, qui cherche même dans ce genre d’épreuves l’occasion de tester la fermeté de sa volonté et de son jugement. On songe au poème de Malherbe adressé à un ami qui a perdu sa fille (« Consolation à Monsieur du Périer pour la mort de sa fille ») :

« Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours que te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront toujours. »

Ou encore, à ces vers de Roudaki, un poète persan du xe siècle :

« Ô toi qui t’affliges par une juste cause,
Toi qui ne cesses de verser des larmes en secret,
Ce qui n’est plus n’est plus, ce qui est advenu devait l’être,
Ce qui fut est passé, pourquoi t’obstiner à le déplorer ?
Tu veux donc aplanir le cours du monde ?
Le monde ! A-t-on jamais pu le conformer à nos vœux ?
Va, pleure si tu le veux jusqu’à la fin des temps.
A-t-on jamais vu les pleurs ramener ce qui n’est plus ?
C’est dans les épreuves les plus dures
Que se révèlent la force, la dignité, la grandeur. »


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