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Connaissance de l’âme

Par , le 1 Mar. 2009, dans la catégorie Lectures - Imprimer ce document Imprimer

Connaissance de l'âme, Ostad Elahi

Ostad Elahi, Connaissance de l’âme, Paris, Harmattan, coll. « L’ouverture philosophique », 2001.

Paru en 1969, Connaissance de l’âme (Marefat ol-ruh) se présente comme un opuscule philosophique. Sous une forme discursive, suivant un style et un mode de conceptualisation caractéristique d’une tradition métaphysique qu’il connaît bien et qui relie les néo-platoniciens à Avicenne et à Mollâ Sadrâ, Ostad Elahi y présente le produit d’une recherche érudite de plusieurs années, doublée d’une pratique rigoureuse de la connaissance de soi. Comme son titre l’indique, l’ouvrage traite des questions relatives à l’âme, telles que la preuve de son existence, celle de son immortalité, ou encore les différentes étapes qu’elle doit parcourir au cours de ses vies successives avant d’arriver à sa destination finale (perfection). Au cours de la discussion sont également abordées les questions suivantes : l’existence de Dieu, la création, la résurrection corporelle et spirituelle, les séjours supra-terrestres de l’âme, les conceptions transmigrationnistes. Ostad Elahi fait une recension exhaustive des différentes positions et des arguments concernant ces questions eschatologiques, en réfutant au passage un certain nombre d’entre elles (notamment la métempsycose).

Mais sous l’enchaînement impeccable des preuves, des réfutations et des contre-réfutations, il faut décrypter le témoignage unique d’une connaissance vécue, d’un constat de visu aussi irrévocable que les arguments des philosophes — ce que la tradition islamique désigne sous le terme de « kashf » : vision intérieure, perception intuitive et concrète des réalités intelligibles ou invisibles. Il y a donc comme un double régime de lecture qui fait toute l’originalité de cet ouvrage, selon qu’on suit l’ordre argumentatif et analytique des positions philosophiques, ou l’ordre de la révélation et de la connaissance spirituelle. Dans le premier cas, le réseau d’arguments tissé par l’auteur indique implicitement les limites d’un discours philosophique à caractère purement conceptuel (les positions se réfutant les unes les autres) ; dans le second cas, le perfectionnement effectif de l’âme se présente à la fois comme la condition et l’objet du discours spirituel.

Les remarques qui suivent cherchent à préciser les enjeux à la fois formels et doctrinaux de ce livre.

Questions de forme

Connaissance de l’âme est un des rares ouvrages strictement théoriques d’Ostad Elahi (1895-1974). Il présente une forme à la fois atypique, si l’on resitue l’ouvrage dans l’ensemble du corpus de l’auteur, et conventionnelle du point de vue de la tradition théologico-philosophique dont il participe. Ostad Elahi emprunte et ressuscite en effet, en plein XXème siècle, une forme canonique dont le caractère dialectique n’est pas sans rappeler l’exercice de la disputatio scolastique.

Le choix de cette forme répond à plusieurs soucis.

Stratégie d’exposition

D’un point de vue rhétorique ou stratégique, il s’agit pour l’auteur de monter un dispositif qui puisse attirer la conviction en faisant le tour complet d’une question, celle de l’existentiation et de la survie de l’âme humaine. Connaissance de l’âme trace donc en quelque sorte la carte des arguments et des positions possibles sur une « question disputée ». C’est une recension exhaustive des cas, une espèce de combinatoire spéculative. Ostad Elahi réfute au passage, de façon systématique, un certain nombre d’adversaires qui, pour des lecteurs occidentaux d’aujourd’hui, sont souvent difficile à identifier avec précision. Il s’agit d’ailleurs le plus souvent de positions rationnelles que d’interlocuteurs effectifs. Elles participent de la profondeur polyphonique d’un texte fait d’une multiplicité de strates discursives, et dont l’intertexte (références obliques, citations, etc.), appelle nécessairement de constants éclaircissements, auquel pourvoit l’apparat critique de cette édition.

Derrière le procédé discursif retenu par l’auteur, on discerne une stratégie d’exposition dont le but est moins de produire une « preuve décisive » en parant toutes les objections imaginables, que de dégager, en faisant le vide autour d’elle, la spécificité et l’extrême cohérence de sa propre doctrine eschatologique. Bien souvent, l’effet d’annulation réciproque des positions adverses apparaît, dans ce dessein, tout aussi efficace que la réfutation directe.

Ostad Elahi organise ainsi un réseau argumentatif d’une grande densité qui lui permet d’annoncer et de consolider ses propres thèses, présentées incidemment dans le septième chapitre sous le titre « les tenants de la doctrine du perfectionnement ». Si l’on ne trouve dans ce passage aucune énonciation en première personne, il est clair que l’auteur y fait entendre les vues qu’il développe par ailleurs en son nom propre. Elles prennent néanmoins place ici dans le cadre plus général d’une combinatoire spéculative où toutes les positions semblent dans un premier temps s’équivaloir.

Le choix de cette forme extrêmement codifiée de la discussion philosophique se traduit par une écriture serrée, à la fois classique et âpre. Les chicanes argumentatives alternent avec des raccourcis foudroyants qui résument en quelques lignes une doctrine ou une position, ou encore avec des images frappantes chargées de conduire le lecteur à l’intuition qui correspond, par exemple, à la trajectoire céleste de l’âme arrachée au corps. Il faut insister sur le fait que, loin de se réduire à un examen quasi-clinique des preuves et des réfutations, le texte de ce traité se distingue dans bien des passages par une remarquable force de suggestion poétique, qu’il s’agisse des vastes fresques qui déploient la cosmologie spirituelle, des arcs ascendants et descendants de la création qui embrassent les règnes, du minéral à l’humain, ou encore des représentations paradoxales du « monde imaginal ».

Les discours de l’âme

La réflexion spirituelle prend donc la forme d’un travail sur des discours possibles, et dont les différents chapitres ont pour charge de déployer la configuration générale.

La méditation du Coran et toute la tradition interprétative qui en découle (le ta’wîl, l’herméneutique du sens spirituel), mais aussi les textes mystiques, la gnose et l’ésotérisme (notamment dans la ligne de la tradition Ahl-e Haqq), enfin le corpus philosophique arabo-héllénique, toutes ces strates discursives ne cessent de se recouper au fil des pages.

Mais le ton dominant est celui d’une tradition philosophique clairement identifiable. Ostad Elahi emprunte un mode de conceptualité caractéristique de la tradition métaphysique qui relie les néo-platoniciens à Avicenne et à Mollâ Sadrâ, dont il est manifeste qu’il a une connaissance précise. Bien souvent ce traité de l’âme se présente comme une reprise critique (et non un simple résumé) des thèses de Mollâ Sadrâ Shirâzi. Dans son commentaire de la Théosophie orientale de Sohravardî (Livre de la sagesse orientale, trad. H. Corbin, Paris, Verdier, 1986), Mollâ Sadrâ expose le concept de monde imaginal (barzakh) en le fondant sur une métaphysique des degrés de l’être. Il y donne également une présentation critique des différentes conceptions eschatologiques du Retour (ma’âd) et de la transmigration des âmes (tanâsokh). On lui doit, par ailleurs, un commentaire des six premiers livres de La Métaphysique du Shifâ d’Avicenne. Il n’est pas douteux qu’Ostad Elahi en ait fait le point de départ du premier chapitre de son ouvrage consacré aux preuves de l’existence de Dieu.

L’ouvrage d’Ostad Elahi s’inscrit donc dans un contexte de réflexion doctrinale et philosophique extrêmement circonscrit, sans pour autant se résumer à une présentation scolaire des différentes écoles philosophiques.

Sur cette matière, Ostad Elahi s’exerce à des manœuvres, faisant alterner, non seulement des arguments et des points de vue, mais des styles de raisonnement. C’est dans cette mise en variation des stratégies argumentatives que réside l’intérêt du genre de discussion dont la disputatio médiévale fournit le type.

En conjoignant une forme d’hyper-rationalisme (volonté de faire argument, de produire des preuves et des réfutations décisives ou du moins suffisantes), et le recours à l’intuition ou à la connaissance traditionnelle (tradition prophétique, discours de révélation), la mise en scène de la discussion a aussi pour fonction de manifester cette double vérité : non seulement les questions relatives au destin de l’être humain, les questions eschatologiques, sont susceptibles de soutenir l’épreuve de l’argument et de prendre la forme du « discours de vérité » par lequel se manifeste, depuis les origines grecques de la philosophie, un mode de pensée rationnel, — mais le discours spirituel doit être lui-même construit, formulé, au sein d’une configuration discursive, c’est-à-dire sur la base d’autres discours dont il peut bien manifester, par différence, le défaut ou le manque, mais qui définissent au moment où l’on parle les conditions d’énonciation de toute vérité.

La texture inhabituelle de ce texte est donc précisément ce qui en fait l’intérêt : il pose le problème du rapport de la vérité spirituelle à ses moyens d’expression.

La doctrine du perfectionnement

Défense d’une thèse hétérodoxe : la doctrine des vies successives

Mais le point le plus intéressant est que Connaissance de l’âme utilise et même détourne une forme convenue de la discussion philosophico-théologique pour faire passer, sous les apparences et avec les garanties de la tradition, des thèses pour le moins hétérodoxes, sinon subversives.

Au cours de la discussion, Ostad Elahi aborde de front les questions suivantes : l’existence de Dieu, la création, l’immortalité, la résurrection corporelle et spirituelle, les séjours supra-terrestres de l’âme, les conceptions transmigrationistes. Mais il fait constamment jouer les discours les uns contre les autres : il entre dans leur trame, il les déporte, en isole les incohérences, les lieux où leur machine se bloque. Ce faisant, il dessine en creux le lieu où la vérité spirituelle peut surgir, c’est-à-dire où peut s’énoncer le problème qui reste informulé dans tous ces discours : « Pourquoi limiter le champ du progrès spirituel à une seule vie terrestre ? ». Cette question est comme le coeur absent ou le point aveugle de toutes les doctrines adverses recensées et discutées dans le livre.

Le chapitre septième (« La question de la résurrection selon la doctrine du perfectionnement »), qui est donc le lieu où s’expose, comme un discours ou une position possible parmi d’autres, le point de vue d’Ostad Elahi, est en réalité le coeur de l’ouvrage, le point de vue qui commande toute son organisation. C’est là, précisément, qu’on trouve une exposition extrêmement précise des modalités du progrès ou du perfectionnement de l’âme dans ses séjours célestes et terrestres, autrement dit dans le cycle de ses vies successives. La « doctrine du perfectionnement », dont les grandes lignes sont rappelées au passage, porte en effet en son coeur un point de doctrine qui est à la fois le point central et le point le plus sensible du système entier.

Le point central, puisque c’est en vertu de l’hypothèse des vies successives que se résout la question de la justice du système divin, et plus profondément celle du sens du séjour terrestre de l’âme humaine dans le cadre d’une doctrine du perfectionnement.

Mais c’est là aussi le point le plus sensible, puisque l’hypothèse n’est pas reconnue par l’orthodoxie islamique, ni en général par la tradition d’interprétation coranique (Ostad Elahi discute et nuance ce point, en revenant au texte du Livre), tout en intervenant par ailleurs dans un certain nombre de doctrines transmigrationistes qui s’avèrent incompatibles avec celle du perfectionnement.

Il s’agit donc de lutter sur deux fronts à la fois : celui de l’orthodoxie islamique (pour le dire simplement), et celui d’un certain nombre de courants hétérodoxes dont la proximité, sur le thème des vies successives, risque de mettre en péril tout le système.

Problèmes propres de la doctrine du perfectionnement

Dans cette position difficile, Ostad Elahi entreprend la recension des problèmes que doit résoudre la doctrine du perfectionnement, une fois admise l’hypothèse des vies successives.

Il développe ainsi les modes d’opérations du cycle des vies successives (c’est-à-dire les différentes modalités du perfectionnement qu’implique la configuration âme-corps-milieu définie par l’hypothèse des vies successives), il situe ses propres thèses par rapport à la question classique de la résurrection des corps, il précise la notion de corps subtil ou « éthérique », il produit enfin une théorie opératoire du monde imaginal ou « intermédiaire », qui se démarque de l’intérêt purement métaphysique qu’un Mollâ Sadrâ pouvait porter au mode d’être de l’imaginal, pour essayer d’en penser les conséquences pratiques, du point de vue du perfectionnement effectif de la substance de l’âme. Cette opération est d’ailleurs prolongée par le huitième chapitre où il entreprend d’isoler les points qui distinguent les doctrines transmigrationistes de la métempsycose de sa propre doctrine du perfectionnement (en particulier, la notion d’une durée-limite du cycle de vies, et la fonction du monde intermédiaire).

Le septième chapitre aborde aussi, à l’occasion d’un problème maintenant précisément circonscrit, une question qui était en quelque sorte demeurée dans le flou tout au long de la discussion qui précédait, à savoir celle de la structure métaphysique de l’être humain.

Cette question apparaissait seulement de façon latérale ou incidente dans le cours du deuxième chapitre : on y trouvait une description de l’âme et de sa genèse, mais elle y était considérée en elle-même, d’un point de vue métaphysique, indépendamment du cadre que fournit l’anthropologie spirituelle. Le septième chapitre revient sur cet objet, mais il dégage cette fois-ci l’agencement spécifique qui distingue et relie d’une part l’âme céleste (ruh-e malakûti), et de l’autre l’âme de l’animal-humain, c’est-à-dire le principe corporel en général, dont relèvent bien entendu les différents influx vitaux et toutes les marques héritées des règnes inférieurs de l’animal, du végétal ou du minéral. Ostad Elahi précise la part qui revient à chacune de ces instances dans le processus de perfectionnement et établit quelques thèses concernant la manière dont il convient de penser leur rapport.

Conclusion

Pour conclure d’abord sur les questions de « forme », il est bien évident que ce texte ne saurait être réduit à un compendium des doctrines eschatologiques de la tradition théologico-philosophique islamique. Il s’agit bien plutôt d’un exercice de style assez unique dans la littérature spirituelle, une sorte de cartographie spéculative des discours et des positions possibles à l’égard d’une question qui est habituellement traitée sur le mode dogmatique ou visionnaire.

Cet exercice est lui-même commandé, comme on l’a dit, par le souci de formuler de la manière la plus convaincante et la plus systématique, sous le nom de « vies successives » et sous le chef d’une « doctrine du perfectionnement », un nouveau problème, ainsi que les éléments de sa solution.

Connaissance de l’âme apparaît donc comme un document essentiel, autant qu’original. Il offre une voie d’entrée stratégique dans le système spirituel d’Ostad Elahi (dont une introduction générale a été proposée par Bahram Elahi dans La Voie de la Perfection, Albin Michel). Il constitue en même temps une introduction à la formulation traditionnelle des problèmes philosophiques de la destinée de l’âme et s’adresse en ce sens à tous ceux qui s’intéressent la réflexion eschatologique en général.


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1 commentaire

  1. Kotchi le 30 Jul 2018 à 9:59 1

    Ce livre très édifiant a changé ma vie, ma vision sur la vie spirituelle telle que vecue et enseignée. Merci du fond du cœur pour cet enseignement de très grande qualité. Et j’invite urgemment tout croyant à s’approprier cette belle œuvre en vue de son édification spirituelle. Merci et encore merci.

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