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Les religions au-delà des stéréotypes

Par , le 21 Sep. 2008, dans la catégorie Lectures - Imprimer ce document Imprimer

Petit lexique des idées fausses sur les religions

Petit lexique des idées fausses sur les religions, Odon Vallet, Le Livre de poche.

En deux mots, Odon Vallet est ce que les médias appellent volontiers un « spécialiste des religions ». Docteur en droit et ès sciences des religions, il enseigne à la Sorbonne et intervient dans de nombreux débats pour tenter d’opposer aux « idées reçues » une vision médiane et équilibrée des différents sujets qui touchent au religieux.

En 2002, il publie un Petit lexique des idées fausses sur la religion, qui fait suite au Petit lexique des mots essentiels et s’inscrit dans la lignée de ses ouvrages sur la réalité des religions, contre les stéréotypes et les approximations en tout genre.

L’ouvrage est un lexique de soixante-dix entrées qui cherche à clarifier un ensemble d’imprécisions, d’amalgames ou de stéréotypes concernant le champ religieux. Les entrées se présentent sous la forme d’une brève sentence qui contient le lieu commun que l’auteur entend discuter, comme par exemple : « le bouddhisme est une philosophie, pas une religion », ou encore « Moïse était juif ». Le développement s’organise alors comme une brève discussion démontant la simplification.

La lecture de l’ensemble est agréable, le style étant clair et aéré. Il s’agit certainement d’une des grandes qualités de l’ouvrage que d’être accessible au plus grand nombre. N’en concluez pas, toutefois, que l’ouvrage soit à ce point vulgarisé qu’il soit dépourvu de références érudites sur les sujets qu’il aborde.

Les angles d’approche sont multiples et l’on trouve ainsi pêle-mêle des analyses reposant pour l’essentiel sur le fait historique, voire sociologique, les concepts philosophiques articulés, par endroit, à une objectivation statistique ou encore l’étymologie. Localement, selon les entrées, d’autres pistes de réflexion sont abordées, comme les travaux de Freud concernant le problème posé par la transcendance à la description de la psyché humaine ou ceux de Marx lorsqu’il s’opposait à Hegel.

Dans cette juxtaposition, organisée alphabétiquement, ce qui revient à dire qu’elle n’est guère thématisée, l’auteur semble poursuivre plusieurs desseins qui forment le soubassement de sa méthode :

  • La prudence et circonspection sont nécessaires. Toute réflexion moderne sur la religion pose la question de la croyance et immédiatement après, de l’opposition entre « douter pour exister » et « croire pour comprendre ». Odon Vallet établit son questionnement, possède très probablement sa propre réponse, mais laisse le lecteur libre de son choix et l’annonce dès l’avant-propos.
  • Se référer partiellement ou hors contexte à un texte, particulièrement lorsqu’il détient un statut « sacré », est source de confusion, au mieux, d’erreur ou de contre-sens, au pire. Cette notion de contexte est en fait primordiale puisque c’est elle qui ouvre la perspective d’une réflexion dynamique, renouvelée, revivifiée sur la religion en particulier et sur l’humanité en général. Ainsi, par exemple, vouloir observer le commandement « Croissez et multipliez » à la lettre a-t-il véritablement du sens aujourd’hui alors que l’humanité est en train d’épuiser les ressources naturelles ? Toute transcription « littérale » d’un ouvrage, par ailleurs maintes et maintes fois traduit, a-t-elle véritablement un sens éthique aujourd’hui ?
  • Enfin, traiter d’idées fausses suppose une interrogation sur ce qu’est la vérité, avec cette originalité qui distingue la vérité individuelle des vérités collectives. Notre langage dispose, par nature, d’une capacité de catégorisation qui semble refléter plus aisément la différence que le point commun. De ce fait, nous pouvons avoir individuellement la conviction qu’un de nos amis musulman n’est par arabe, cela ne nous immunise pas contre le stéréotype qui se propage collectivement selon lequel les musulmans sont arabes ou que les arabes sont tous musulmans.

Ces trois éléments de méthode, parmi d’autres, justifient pleinement la démarche entreprise dans cet ouvrage. Pour autant, la limite de l’exercice est rapidement atteinte :

  • D’une part, parce que le comparatisme repose sur des concepts encore flous et que certains raccourcis, inévitables, pour conserver une certaine fluidité au propos, semblent quelque peu syncrétiques ou tout au moins fondés sur des similitudes qui resteraient à démontrer. Par exemple, le lien entre le « bras de Dieu » de l’Ancien Testament et la « Roue du Dharma » des bouddhistes est ainsi établi en une phrase, ce qui semble un peu court, mais a cependant l’avantage d’ouvrir de larges possibilités exploratoires. De même, affirmer que la maieutique de Socrate ou la catharsis d’Hippocrate forment à la fois les fondements de la méthode empirique du Christ et les références antiques de la psychanalyse de Freud mériterait probablement un développement un peu plus conséquent, quand bien même on pressent la force d’une telle proposition.
  • D’autre part, l’académisme humaniste dont fait preuve l’auteur, emprunt de laïcité, neutralise le fait religieux pour ce qu’il est. Une telle démarche semble bien sûr inévitable dans un ouvrage de ce type, mais l’on aurait apprécié ne serait-ce qu’une tentative d’approche, par exemple phénoménologique, sur le lien entre croyance, foi et religion. On pourra objecter que le sujet est bien la religion et non le fait religieux, mais il est toujours un peu gênant d’aborder la question religieuse avec cette distance qui croise des regards, pertinents au demeurant, en provenance d’autres sciences humaines, sans oser attribuer de valeur au sujet central. Outre-Atlantique, ou Outre-Pacifique, de nombreux auteurs prennent moins de distance avec le fait religieux et Odon Vallet ici, sans parvenir à masquer totalement sa propre fidélité à une religion, tente malgré tout un exercice de distanciation qui, renforcé par l’aspect juxtaposé du lexique, tend à minimiser en partie le fond de son sujet. On ne peut toutefois que saluer le fait d’éviter l’écueil d’une doxa référentielle qui serait affichée comme unique ; simplement, il est un peu dommage d’aborder ces idées en esquivant la question de la coexistence de faits fondateurs de plusieurs religions, donc les monothéistes, sans parvenir à envisager ne serait-ce que l’hypothèse d’un Dieu véritablement unique qui transmettrait son message à intervalles réguliers à l’humanité.
  • Enfin, et c’est de nouveau une critique un peu déloyale, tout lecteur un peu attentif à certaines demi-vérités dont il a connaissance, excité par le travail d’Odon Vallet, considèrera assez rapidement qu’il manque quelques entrées dans ce lexique trop peu fourni. Bien évidemment, c’est là la preuve que l’exercice de rédaction d’un tel ouvrage n’est pas vain et qu’il est possible de trouver par soi-même quelques points d’agacement sur lesquels on aurait aimé qu’un esprit érudit se penchât pour nous.

Au final, donc, l’ouvrage reste très agréable à lire, enrichissant à de nombreux points de vue. Le lecteur curieux trouvera de nombreuses réponses mais également de nombreuses interrogations qu’il lui appartiendra d’approfondir par lui-même. Un ouvrage sérieux, rationnel et érudit, qu’il convient de traiter a minima avec l’ouverture d’esprit indispensable à toute approche quelque peu inhabituelle des stéréotypes et archétypes qui structurent nos représentations.

À regarder : une série d’entretiens avec Odon Vallet à propos des idées fausses sur les religions


Consulter également :


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3 commentaires

  1. Anonymous le 19 Oct 2008 à 12:55 1

    Le sujet de ce livre me plaît, car face aux risques de crispations de notre monde actuel, il est essentiel d’aider à la réflexion, qui passe par une prise de conscience et un dépassement des préjugés qui nous habitent.
    Je me souviens ainsi d’une retraite conduite par un père de grande réputation, connu pour son ouverture d’esprit et sa lumière intérieure. Un moment, il nous a invités “à ne pas faire comme les musulmans, qui sont fatalistes”. Ce préjugé m’a attristée, et j’ai donc été le voir, en lui demandant le fondement de cette réflexion. Il avait une soixantaine d’années, j’en avais une vingtaine, il était connu, j’étais toute jeune, et il a pourtant accepté de réfléchir en lui-même et a admis que cette critique était justifiée. Il s’est rendu compte qu’il avait cédé à la facilité, à un préjugé. Rien ne lui permettait d’avancer une telle chose, une telle appréciation.
    J’ai beaucoup admiré cette attitude, car elle dénotait de sa sincérité.
    Nous sommes tous en proie à des idées fausses. Le savoir et accepter de se remettre en question, en faisant un effort de réflexion profonde et sincère, c’est là sans doute notre travail.

  2. DAC le 25 Oct 2008 à 11:43 2

    J’avais remarqué cet ouvrage, sans finalement l’acheter. Grâce à ce compte-rendu, j’ai changé d’avis. Le texte semble fourmiller d’idées intéressantes. Celle qui a emporté ma décision, c’est le rapprochement entre le “bras de Dieu” et la “route du Dharma”, qui me semble hardi et extrêmement fécond et que je compte approfondir. Merci Antoine.

  3. Ms le 15 Jun 2011 à 1:59 3

    Je dois dire que le sujet “des religions” m’a toujours frustré … Je respecte toutes les religions et les rituels qui y sont assimilés mais ce qui me frustre est l’idée que, pour moi, ces derniers prennent trop souvent le dessus, quitte à placer le coeur, le message des religions au second plan !

    J’ai le sentiment que dans notre société, comme tout passe principalement par l’apparence, ce phénomène se ressent pour ce qui est des religions et que nous passons à côté de leurs fondements … Mon raisonnement va même plus loin car, de ce fait, je pense que ce paraitre sépare les hommes, quitte à favoriser l’émergence de sentiments contradictoires à la ligne de conduite qu’il faudrait avoir (je pense notamment à l’orgueil, l’idée que l’on cherche à montrer que “chez nous c’est mieux que chez le voisin”), alors même que nous devrions constater un élan de solidarité, de regroupement des personnes. Par conséquent, l’effet est, bien souvent, l’inverse de l’effet escompté.

    On oublie vite que, finalement, les principes avancés sont universels et que seuls ces rites changent … Je trouve cela dommage ! Bien évidemment, je ne généralise pas. Cependant, j’ai l’impression que c’est un phénomène qui existe et qui peut être très dangereux en ce qu’il nous dévie de notre but au profit de fausses valeurs ayant souvent un aspect individualistes …

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