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Je suis impatient mais je me soigne

Par , le 2 May. 2016, dans la catégorie Pratiques - Imprimer ce document Imprimer

Une fois identifiés les ressorts de l’impatience et les raisons qui doivent nous conduire à nous en soucier (voir L’impatience sous le microscope), la question qui se pose est de savoir comment lutter contre ce défaut et ses manifestations les plus directement nuisibles. Françoise Klein se penche à présent sur les modalités concrètes de la pratique. Après la sémiologie, la thérapeutique…

Remèdes pratiques contre l’impatience

Savoir repérer en soi les signes de l’impatience

Le premier pas pour gérer l’impatience consiste à reconnaître en soi-même ce noyau de colère. Pour cela, on peut analyser ses comportements, et d’abord écouter son corps. Que se passe-t-il en moi ? Suis-je tendu ? Crispé ? Pourquoi ai-je si chaud ? Quelle irritation révèle ce tic nerveux, ce soupir excédé ? Il faut apprendre à se voir de l’extérieur. Le corps révèle nos humeurs, et c’est toujours mieux que le refoulement. Après avoir repéré les signes, il convient de repérer les causes de chaque mouvement d’impatience. Que se cache-t-il derrière ? Ce peut être à l’origine quelque chose de positif : un élan pour avancer, pour se dépasser. Mais le plus souvent, en analysant plus profondément les causes et les réactions, on parvient à en démasquer l’aspect négatif. Avoir reconnu l’énergie d’impatience comme une forme d’intolérance (voir premier billet), c’est déjà avoir parcouru la moitié du chemin.

Si nous faisons l’effort de nous observer pendant quelques semaines et de noter les moments où nous détectons de l’impatience, nous serons surpris de toutes ses manifestations. Nous serons aussi plus conscients et mieux préparés chaque fois que ce sentiment apparaîtra à nouveau.

Accepter calmement ce qui nous arrive

Voyons à présent quels remèdes peuvent être mis en œuvre. Puisque l’impatience naît, au fond, d’une exigence déplacée face à la vie et aux autres, nous devons augmenter notre capacité à accueillir les événements tels qu’ils adviennent, et les autres tels qu’ils sont. Cultiver le contentement, « être zen » comme on dit, cela ne signifie pas être insouciant ou fataliste, mais serein face à la nouveauté et aux imprévus. Et pour cela, préparons-nous d’abord physiquement. La force oppressante de l’impatience se fait sentir parfois jusque dans notre ventre : on en a littéralement l’estomac noué. Essayons donc, au quotidien, de respirer plus amplement et plus lentement dès que l’impatience fait mine de nous gagner. Les exercices de décontraction (yoga, qi-gong, etc.) peuvent y aider, tout comme la marche au grand air ou la musicothérapie, qui entraînent le corps et l’esprit à la patience. Faisons les choses plus lentement. Nous casserons moins de vaisselle en la lavant doucement. Dans une file d’attente ou un bouchon sur la route, respirons paisiblement, abaissons nos épaules crispées, regardons autour de nous le spectacle du monde, la variété des visages humains qui existent dans la création. Prions.

L’impatience nous fait entrer brutalement dans les choses, alors apprenons à freiner : privilégions l’observation, la réflexion. Soyons conscients de ce que chaque personne et chaque moment nous apportent ! Prenons le temps d’assimiler, avant de passer à autre chose ! Dans Le lion et le rat, La Fontaine rappelle que

« Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage »

Exercices

Prendre le temps de ne rien faire – absolument rien. Méditer. Être persévérant dans ses moments de prière. S’asseoir sans regarder la télévision, sans lire, et éviter d’être immédiatement envahi par la pensée anxieuse de tout ce qu’il faudrait faire. Cela peut être difficile dans les premières minutes : cette non-activité apparente suscitera forcément notre impatience ; provoquée, elle redoublera ! Mais en poursuivant l’effort, on parviendra à en ralentir le rythme et à en atténuer l’intensité. En s’exerçant à être patient dans des circonstances anodines (au téléphone, par exemple, quand une voix synthétique nous guide imperturbablement à travers des étapes sans fin : « Sur votre combiné, composez le 1, puis composez le 2, etc. »), nous développerons des ressources qui nous permettront de l’être dans des situations les plus pénibles et moins anecdotiques. Très vite, nous ressentirons de l’apaisement ; et qui dit apaisement dit tolérance.

Tolérer les autres et le monde, élargir sa pensée

« Plus la pensée s’élargit, plus la patience augmente. » Les paroles d’Ostad Elahi nous renvoient aussi à l’un des piliers de son enseignement, qui est le respect du droit des autres. Ce droit ne se situe pas seulement sur le plan de la légalité, mais englobe aussi son droit à exister, à se manifester, à être tel qu’il est. Tout ce qui nous aidera à accueillir le monde et l’autre tels qu’ils sont nous aidera à devenir plus patients, à lutter contre l’intolérance. Celui qui élargit son champ de pensée prend du recul et perçoit l’ordre et la justice qui règnent dans ce monde. Tolérer et respecter sont les maîtres mots qui doivent nous aider dans ce travail. Et les petits événements de la vie quotidienne sont autant d’occasions de s’exercer.

Dans un premier temps, tenons compte du rythme de l’autre : lorsqu’on s’occupe d’enfants ou de personnes âgées, efforçons-nous d’aller à leur rythme, d’adopter la lenteur. Dans la rue, supportons l’errance du piéton qui nous précède, car nous errons nous-mêmes de la même façon, sans même nous en rendre compte, devant celui qui nous suit. L’impatient ne supporte pas l’imperfection, la limitation des choses, la différence avec lui-même. Devenir compréhensif, c’est se mettre à la place d’autrui, c’est accepter les imperfections, mais c’est aussi parfois parvenir à les réinterpréter comme des différences qui sont des occasions d’apprendre. Dans tous les cas, il faut apprendre à intercaler sa pensée entre la pulsion et le passage à l’acte. La patience commence avec ce temps qu’on se donne pour ne pas réagir au quart de tour.

Mon enfant renverse un verre par maladresse, il rêvasse au lieu de faire ses lacets : c’en est trop, j’explose ! La méthode de travail de mon collègue de bureau m’irrite par son incroyable lenteur. Je n’y tiens plus : je lui lance une pique, je lui fais une remarque blessante. L’impatient a toujours de bonnes raisons de le faire : n’y a-t-il pas là des manques, des imperfections patentes ? Ne sont-elles pas objectivement exaspérantes, et même intolérables ? Un enfant doit apprendre à faire attention. Mon collègue devrait mieux savoir comment s’y prendre… Confronté à cela, je peux évidemment tenter de me raisonner pour cultiver une attitude plus indulgente, pour accepter, malgré mon impulsion première, ces limites et ces imperfections qui me gênent tant chez les autres en me disant qu’il s’agit là de facteurs objectifs contre lesquels je ne peux rien, et avec lesquels je vais devoir compter – en m’armant de patience !

Pourtant, je peux faire mieux encore. Je peux analyser objectivement ma propre réaction exaspérée et prendre conscience du fait que ma première réaction était peut-être une pure manifestation d’égoïsme, liée au fait que je suis confronté à un événement qui contrarie ma routine et mon confort. On a empiété sur mon territoire, sur ma zone de confort ; on m’a fait perdre du temps, on a contrarié mes plans… Mais est-ce si grave, au fond ? Et que me révèle cette situation ? N’y a-t-il pas quelque chose de positif à en tirer ? Une leçon constructive ? Voilà des questions pour développer sa patience. Le collègue a peut-être des raisons de faire comme il fait. Et peut-être y a-t-il là l’occasion d’appliquer une maxime utile : cherchons d’abord si le problème n’est pas plutôt en nous-mêmes.

Écoutons donc les autres sans les interrompre. Tâchons de comprendre ce qu’ils nous disent, et pourquoi ils le disent. Cherchons le point positif dans la méthode de travail de ce collègue qui nous irrite tant. Efforçons-nous de voir dans toutes ces situations l’aspect positif. Élargir son esprit, c’est augmenter sa capacité à accueillir et à apprendre davantage dans des domaines qui nous sont nouveaux. Accepter l’imperfection dans les choses et dans les gens, transformer ensuite cette première impression négative en un véritable intérêt pour autrui, cela peut conduire à développer en soi l’empathie, la sollicitude, et finalement l’amour. Aimer la réalité autour de soi dans toute son imperfection, dans toutes ses différences… Mais pour aimer les autres, encore faut-il s’aimer soi-même, et se supporter.

Tolérance envers soi-même. Vers l’humilité

On dit que le secret du bonheur est d’exiger beaucoup de soi et très peu des autres. Cependant cette exigence ne doit pas nous rendre impatient de réussir, d’être parfait, au point d’en être intransigeant ou de vouloir tout contrôler. Être tolérant envers soi-même, cela signifie d’abord se reconnaître soi-même avec ses imperfections, ses échecs. Accepter son impuissance est une bonne avancée dans la connaissance de soi ; cela nous aide à discerner nos points faibles pour tenter d’en venir à bout. Ce regard sur nous-mêmes, et en particulier sur notre attitude impatiente et intolérante, nous aidera également à être plus tolérant envers autrui, à ne pas toujours rendre responsable « les autres » et le monde de ce qui nous empêche d’aller vers notre but. C’est d’abord ma propre incapacité que je dois vaincre, plutôt que les imperfections d’autrui. Et je peux y parvenir en travaillant sur l’effacement, en laissant par exemple les autres s’exprimer avant de parler, en écoutant leurs idées et en les respectant, en gardant le silence.

Vers la soumission. La spiritualité

D’un point de vue plus spirituel, le contraire de l’impatience démontre une maturité, une volonté paisible d’attendre l’intervention du destin, de Dieu. Accepter de ne pas être maître de son destin, faire confiance dans l’inconnu du devenir, c’est se confier à une guidance et une gestion supérieures de notre vie. Dans la Bible, l’Ecclésiaste nous rappelle que « Tout ce que Dieu fait convient en son temps » (3,11) et qu’« Il y a un temps pour toute chose et un temps pour toute action ici » (3,17). Plutôt que de ruer dans les brancards, le vrai patient se soumet. C’est un long travail d’arriver à cette endurance.

Que gagne-t-on à être patient ?

Nous avons décrit précédemment les effets nocifs sur le corps et l’esprit de l’attitude impatiente. Il est évident qu’un comportement patient, détendu et soumis à l’ordre des choses ne peut qu’être bienfaisant et positif. La patience nous fait regarder les choses avec plus de recul, elle nous fait sourire intérieurement devant certaines contrariétés. De fait, nous pensons mieux et agissons mieux, nous gagnons en sérénité, et paradoxalement en énergie. Les personnes patientes sont plus agréables, leur douceur apaise ; plus tolérantes, elles sont également plus aimées.

Entre impatience et patience. L’équilibre idéal

Comme en toute chose, il faut trouver le juste milieu. Idéalement l’impatience et la patience devraient cohabiter, pour qu’une personne soit complète et riche. Ou plutôt, il faudrait que la patience se nourrisse de l’impatience ; il faudrait pouvoir en tirer ce qu’il y a de bon, à dose homéopathique. L’impatience peut-elle être positive ? Oui, si elle est contrôlée, transformée en un stimulant, un moteur, un aiguillon qui nous presse en avant. Par exemple, on ne pourra pas reprocher à celui qui brigue un emploi de relancer poliment le recruteur s’il n’a pas eu de réponse à sa demande. C’est une manière de montrer son intérêt et de suivre l’affaire, mais il faudra toujours dominer son impatience et ne pas se montrer exigeant. Dans la pratique, le cheminement vers la patience n’exclut pas la présence de l’impatience qui, maîtrisée, est source de dynamisme.


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9 commentaires

  1. Charlotte le 02 May 2016 à 19:10 1

    Merci pour cette analyse si bien détaillée. Depuis un certain temps, je m’observe dans le quotidien et c’est vrai que souvent ces paroles d’Ostad Elahi sur le respect du droit d’autrui et se mettre à la place des autres me reviennent et me freinent dans mon impatience. En fait, les rencontres et les situations sont des mines d’or pour se connaitre. Je les vois comme un bienfait divin qui a pour but de m’éduquer. Pour le peu que j’arrive à lutter j’aime autant dire que l’effet est toujours positif et je me sens surtout un peu plus sereine si j’arrive à détecter à temps.
    J’essaye de garder comme but principal le contentement divin et de ne surtout pas oublier de Lui demander Son aide.

  2. mari le 03 May 2016 à 9:50 2

    un très grand merci pour ce super article ! source de motivation incroyable
    ça me parle beaucoup !

  3. ATIG le 03 May 2016 à 18:41 3

    Merci pour ce bel et profond exposé qui donne une explication plus claire de la maxime d’OE.
    En effet, l’impatience est signe d’intolérance et je pense que outre les techniques de relaxation et de mindfulness (émanant des techniques orientales de méditation) le fait de penser autrement et de remplacer les pensées automatiques qui en général sont négatives, par des pensées différentes, aide à changer notre regard sur notre environnement et nous rendre in fine plus patients car plus tolérants. Dit autrement, le fait de changer nos cognitions aide à vivre mieux et moins énervés!
    Encore merci pour cet éclairage illustré par des exemples parlants.
    Bien cordialement,
    ATIG

  4. KLR le 06 May 2016 à 20:05 4

    Merci pour votre article qui m’éclaire sur beaucoup de points.
    Par exemple sur le rythme différents des autres: je le perçois lorsque je suis avec ma mère qui est très âgée. Mon rythme rapide et le fait d’être sans arrêt en train d’enchainer les choses la bouscule terriblement !
    Très souvent lorsque nous sommes ensembles, je vois que je n’arrive pas à être suffisamment disponible, et que ce manque de calme lui pèse, et après coup je le regrette…
    Par contre j’observe que lorsque j’ai le temps, que je me mets à sa disposition, elle se sent bien, apaisée et cela lui procure un vrai réconfort.
    J’en ai conclu qu’il fallait que j’arrive à être le plus clame et disponible possible lorsque je suis avec elle et que la qualité de ma disponibilité était primordiale.

  5. Louise le 07 May 2016 à 12:20 5

    C’est clair, c’est simple, c’est profond. Ça fait du bien.
    Merci

  6. DD le 08 May 2016 à 9:10 6

    En règle générale, quand les choses ne vont pas assez vite, l’impatience surgit! Les histoires de rythme, de décalage demandent patience et tolérance; quand j’y pense je fais attention aux autres, ceux pour qui cela me semble incontournable : les personnes âgées, blessées ou notoirement sensibles et que j’aime et qui me le rendent bien, ainsi que les enfants ! Les autres, malheureusement, bien trop souvent je ne les vois même pas… Mais j’y travaille en pensant à l’importance du droit des autres.

    J’éprouve même de l’impatience vis à vis de moi même … C’est donc une intolérance à ce qui n’est pas «parfait», ce qui entrave, encombre, contrarie, déçoit en bref ce qui n’est pas conforme à mes attentes!
    Forcément j’ai plus d’indulgence et je ferme plus facilement les yeux quand je suis la cause de mon impatience. Mais c’est aussi mon aide par rapport aux autres. On PEUT se tromper, être imparfait, l’essentiel c’est de faire mieux la prochaine fois! Puisque la peur suprême est de stagner ou d’être arrêtée sur cette image négative que je ne supporte pas de garder! Le mouvement, donc la possibilité de se rattraper, se racheter, se parfaire
    est important , l’espoir, un autre regard, le temps que la pression tombe , l’émotion se radoucisse et que l’on retrouve ses esprits.

    Après, il y a le problème de l’objectivité de l’analyse que l’on fait de nos erreurs!
    La volonté de l’oubli, la paresse, l’orgueil qui nous empêchent de faire face à nos faiblesses. Se sentir aimé par notre Créateur efface toute trace de ces empêcheurs , c’est comme si on était enfin vrais, tout simplement capables de nous aimer nous-mêmes tels que nous sommes, nous ressentons Son indulgence et nous ne désirons que d’avoir Son regard sur nous qui nous donne la force de lutter pour pouvoir sentir Sa présence , travailler sur nous-mêmes et acquérir la possibilité de Le rejoindre!

  7. leo le 10 May 2016 à 12:55 7

    Je me rappelle qu’en sport au lycée, je ne supportais pas qu’un membre de mon équipe ne joue “pas bien”.

    La remontrance du prof envers ceux qui “crient sur les autres” m’avait ouvert les yeux sur ce trait de caractère ou plutôt, avec le recul, sur ce “point faible caractériel”.

  8. Danielle le 10 May 2016 à 15:16 8

    Hier, je me suis rappelée cet article lorsque l’employée au service de photocopie n’était pas là, rapide et efficace, et que j’ai senti un léger agacement. Un nouvelle personne vient alors me demander ce que je veux, avant que je ne m’impatiente, elle me dit “Je suis en formation” avec un sourire. Aussitôt, mes émotions changent de cap. J’ai réussi à mettre patience et compréhension en pratique in vivo. Elle m’a remerciée plusieurs fois de ma patience.
    Si cela pouvait me servir de leçon pour les prochaines fois!

  9. Cantabile le 06 Jun 2016 à 23:35 9

    Il y a quelques années, j’ai intérieurement décidé qu’il n’y avait pas lieu d’être énervé par le temps que prenaient les autres. Que je pouvais essayer de gagner du temps en voiture mais que celui qui me bloquait n’était pas responsable de ce que je perdais, que si mon assistant ne faisait pas quelque chose assez vite, je pouvais le faire moi-même dans la mesure du possible… Je dois dire que ça a changé ma vie: dans mon travail, je suis connu comme quelqu’un qui ne stresse pas et à qui on peut confier des choses délicates, dans la voiture, si une rue est bloquée, la plupart du temps, avant de m’énerver, j’arrive à me rappeler que si je suis retardé de quelques minutes, ce n’est pas si grave et quand je me retrouve à attendre, j’ai arrêté de perdre du temps à attendre: je lis, j’étudie, je m’informe…
    Bref, je vois les bénéfices de la patience tous les jours.

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