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Droit et médisance : le mécanisme et l’ensemble des effets de la médisance selon Ostad Elahi

Par , le 24 May. 2008, dans la catégorie Ressources , Ressources - Articles - Imprimer ce document Imprimer

Par Soudabeh Marin, dans La Médisance, sous la direction de Sylvie Mougins, Presses universitaires de Reims, 2005, pp. 519-532.

En détaillant les origines et les conséquences objectives de la médisance selon Ostad Elahi, cette conférence met en avant la cohérence d’une pensée où la théorie métaphysique (le soi, son devenir, le droit) vient enrichir et nourrir la pratique quotidienne de l’éthique en lui donnant tout son sens. Pratiquer l’éthique est une médecine de l’âme aussi bien qu’une façon de respecter le droit. Soudabeh Marin est enseignante-chercheur à l’université Paris X-Nanterre.

Avant d’aborder la question de la médisance, il est nécessaire de dire quelques mots à propos d’Ostad Elahi, de son parcours et de sa pensée.
Magistrat, philosophe et musicien iranien contemporain, Ostad Elahi est né en 1895 dans la province du Kermanshah à l’ouest de l’Iran. Il apparaît tout d’abord comme l’héritier d’une longue tradition gnostique kurde, d’essence chi’ite, appelée Ahl-e Haqq. Aussi, avant d’embrasser une carrière dans la magistrature, Ostad Elahi a-t-il vécu dans un contexte particulier, entièrement dédié à une vie contemplative et retirée. À l’âge de 24 ans, toutefois, il rompt avec l’ascèse, quitte sa région natale et rejoint, non sans douleur, la vie active pour devenir juge à 36 ans. Ce parcours à l’envers, qui en étonne plus d’un, est néanmoins sous-tendu par une stratégie volontaire et spécifique : celle de mettre à l’épreuve de la vie en société des acquis et des valeurs morales, philosophiques et spirituelles, dont la pratique, facilitée dans un premier temps au sein d’un environnement clos, promettait à Ostad Elahi de nouvelles découvertes, cette fois dans le contexte d’un milieu plutôt hostile, voire périlleux pour un mystique. En effet, comme il l’a dit lui-même, dans sa jeunesse, Ostad Elahi ne pouvait concevoir qu’un être humain puisse nuire, tromper ou trahir délibérément, aussi peut-on penser qu’il a découvert les artifices et les ruses de la médisance tardivement :

Mon père me disait souvent : « Ton état actuel est celui de quelqu’un qui vit dans une paix et une sérénité parfaites, au milieu d’un jardin empli de fleurs et baigné d’une douceur printanière ; tu ignores totalement les étendues caillouteuses et arides qui se trouvent derrière les murs de ce jardin immense. Tu penses que partout ailleurs tout est florissant comme ici. Quand tu vivras vraiment dans la société, alors tu comprendras où tu étais et tu regretteras ». Il en advint ainsi. Tant que je vivais en dehors de la société, je n’imaginais même pas qu’il fût possible que quelqu’un mente, triche ou agisse à l’encontre de la morale. J’en ai subi de nombreux préjudices.

C’est pourquoi il dira par la suite que, dans son parcours, une seule année passée dans la société à accomplir ses devoirs de juge et de père de famille a eu une valeur bien plus grande sur le plan spirituel que ses douze années d’ascèse.
Cependant, on ne peut nier l’importance de cette première période qui a eu pour effet d’alimenter la réflexion d’Ostad Elahi. Ce qui lui a été transmis par sa famille, de ce corpus de traditions orales issues de la mystique et qu’il complétera lui-même à travers ses propres apports (à la fois théoriques et pratiques), est en réalité une « théosophie » enrichie d’une morale traditionnelle, nourrie entre autres par les grands auteurs, théologiens, philosophes et poètes médiévaux qui ont marqué la pensée, la culture populaire et la littérature persanes. La propre construction philosophique d’Ostad Elahi, pour ce qui nous intéresse ici, s’articule, quant à elle, autour d’une architecture extrêmement fine et étudiée qui regroupe à la fois une métaphysique, fondée elle-même sur une philosophie du droit, que l’on peut, à certains égards, qualifier de naturel, une physique, une cosmologie, une anthropologie, une psychologie et enfin une éthique particulières, et c’est au cœur de cet ensemble dont les dimensions sont interconnectées, que se déploie le dispositif singulier de la médisance tel que le décrit l’auteur.

La théorie du soi

La réflexion d’Ostad Elahi sur la médisance s’inscrit tout d’abord, et il est important de le préciser, dans une théorie générale du soi, qui rappelle et qui contient à la fois des empreintes de la philosophie grecque (platonicienne et aristotélicienne) et des motifs néoplatoniciens et chi’ites, ce qui rend d’ailleurs possible un rapprochement avec les théories de la structure de l’âme issues des doctrines spirituelles chrétiennes. Nous verrons pourquoi il est important, pour comprendre le processus de la médisance, de pouvoir l’appréhender dans son contexte psycho-spirituel. À l’image des conceptions monothéistes, la topographie du soi chez Ostad Elahi reflète cette double dimension de l’homme, que l’on retrouve au sein d’un schéma ontologique classique, et qui traduit une tension constante entre :

  • une dimension céleste ou malakuti, représentée par l’âme céleste (ruh-e malakuti) douée de raison et dotée des instruments de la conscience : la conscience inspirante (nafs-e molhemeh), la conscience certifiante (nafs-e motma’ eneh) et enfin la conscience blâmante (nafs-e lavvâmeh), cette dernière étant à l’origine du phénomène de la « mauvaise conscience », qui apparaît notamment lorsque l’on médit ;
  • une dimension terrestre ou bashari (de bashar, mot arabe désignant l’animal-humain), qui est comparable au ça freudien. Elle regroupe quant à elle :
    – une âme ou énergie naturelle qui anime et gère le corps, les fonctions et les instincts de l’animal-humain ;
    – une énergie « toxique », incréée, mais fruit et produit d’un dysfonctionnement ou d’un débordement du ça et qui pousse l’homme à l’excès ou au défaut, à la prédation, à la nuisance etc.

D’une manière générale, l’union de ces deux âmes, terrestre et céleste, a un caractère téléologique car la finalité est la perfection (kamâl), perfection des vertus au sens aristotélicien (notamment par la recherche constante du juste milieu et de l’équilibre) mais aussi au sens d’un retour de l’âme céleste à son origine (telle que l’entendent les néoplatoniciens). Pour y parvenir, deux choses sont nécessaires : d’une part, le maintien d’une attention constante à la Source, et d’autre part, la poursuite d’une pratique éthique assidue. Il ne suffit pas, en effet, de connaître le bien, encore faut-il pouvoir l’assimiler. On retrouve ici clairement la notion aristotélicienne de l’habitus : la répétition d’actes éthiques, par le processus d’un cercle vertueux, a pour effet de transformer à terme la substance même de l’âme, au point de faire des vertus une seconde nature de l’être (maleke-ye fâzeleh).

La définition de la médisance

C’est dans le contexte de cette psychologie spirituelle et de cette éthique (akhlâq) teintée de sagesse et qui a une visée d’universalité, qu’Ostad Elahi définit la médisance, dans sa structure triadique (locuteur, allocutaire, délocuté) : est médisance (qeybat), tout ce que l’on ne dirait pas à propos d’une tierce personne si l’on se trouvait en sa présence. La médisance est donc parole sur l’absent. Du reste, le mot qeybat lui-même traduit précisément cet état de fait car il a une double signification : d’une part la médisance, et d’autre part l’absence.

Cette définition de la médisance, qui, dans la tradition persane évoque notamment celle de Qazâli, appelle plusieurs remarques. Au-delà du mal-dire évident, sur lequel Ostad Elahi ne s’attarde pas (il ne s’attache pas à définir les mots, ni la structure discursive, il ne s’interroge pas non plus sur la véracité des propos), la médisance intègre ici l’intention qui la motive et les effets qui s’en dégagent. Puisque, au-delà du discours lui-même, c’est bien l’intention qui donne au propos sa « charge » et sa qualité, toute forme d’expression ayant pour motivation le désir de médisance devient, sur le plan éthique, une médisance (avec toutefois la prise en compte d’une variabilité dans l’intensité à la fois de l’intention et des propos). Les formes actives de la médisance, sont ici concernées, comme les paroles bien sûr, mais aussi les allusions, les gestes et les questions orientées, ainsi que toutes les formes passives de la médisance comme l’écoute incitative qui devient une forme de participation à la médisance d’autrui, du fait, notamment, du plaisir qu’elle peut engendrer, chez le locuteur, mais aussi chez l’allocutaire.

C’est pourquoi, afin de dévoiler la médisance, de la définir, Ostad Elahi invite le locuteur à faire appel, avant toute forme d’émission effective, à une opération originale, interpellant à la fois la conscience et l’imagination : il s’agit là de convoquer l’absent et le laisser seul juge, au terme d’un processus de délibération, de la légitimité, de la justesse et du bien-fondé des propos envisagés. En comblant, par une gymnastique mentale, l’absence de cet autre dont on s’apprête à médire, en le rendant présent de façon virtuelle, en lui faisant « entendre » (en lui soumettant) au préalable le discours déjà formé ou en cours de gestation, en se substituant, en s’ajustant à lui, la conscience se modifie, intègre les données de cet autre, et devient alors apte à rendre un jugement juste, à donner une réponse adéquate à la question « est-ce bien une médisance ? ». Ici la conscience agit à la façon d’un juge qui écoute les deux parties, délibère et rend justice de façon impartiale ; elle aide à délimiter, à définir, à débusquer la médisance. Notre auteur pousse la conscience à s’extraire d’elle-même afin de pouvoir sans cesse dépasser les limites imposées par le champ restreint et restrictif de l’ego pour englober l’évidence des paramètres éthiques, comme si par ce moyen, et hors d’elle-même, la conscience devenait enfin plus lucide.

Mais le processus ne s’arrête pas là. Il ne suffit pas seulement de se substituer à l’autre, il convient ensuite de faire un retour à soi, afin que justement, une fois élargie et complétée, la conscience aille plus loin encore, agisse et s’élève au nom, cette fois, de principes humains universels. De ces principes découlent en effet la norme éthique, qui elle-même nourrit l’acte, l’acte qui à son tour va renforcer la norme. Voici une illustration de ce processus, livrée par l’auteur : « Comportons-nous envers autrui comme nous voudrions qu’il se comporte envers nous ». Cette norme éthique induit alors par elle-même les actes qui en découlent : « Par exemple, nous n’aimons pas que tous les détails de notre vie soient passés à la loupe, que l’on médise de nous et que l’on expose nos défauts ». Nous verrons d’ailleurs plus loin, pourquoi il est dans l’intérêt même de l’homme d’assimiler et de rendre sienne cette norme éthique et non de la subir comme une nécessité étrangère à lui et qui s’imposerait par le biais de la contrainte religieuse (le péché) ou sociale (le « politiquement correct »). Cependant, Ostad Elahi n’omet jamais de mettre en lumière la nécessité de contextualisation des normes éthiques dont le principal danger consiste en une application dogmatique ; en réalité, seule la raison douée de discernement, alimentée sans cesse par l’expérience personnelle, devient graduellement apte à considérer une situation dans son ensemble, dans sa complexité et sa subtilité, pour parvenir ensuite à élaborer et à construire la stratégie éthique la plus adaptée compte tenu des circonstances, des responsabilités engagées, des nécessités et de l’intention. L’erreur, inévitablement liée à l’agir humain, devient par là même « sublimée » car source essentielle de connaissance et de maturité.

Cette notion de contextualisation peut rappeler, à certains égards, la position des moralistes traditionnels, souvent familiers avec le raisonnement juridique et analogique (ce sont d’ailleurs souvent des docteurs de la loi), et qui émettent l’idée que face à ce qui est défendu (harâm), apparaissent néanmoins des conditions, des cas d’exception, qui lèvent cette même défense. Qazâli, juriste de formation, par exemple, expose les cas de nécessité où la médisance, tout comme le mensonge, devient mobâh, c’est-à-dire permise (la plainte d’un opprimé devant un juge, l’explication d’un cas devant un juriste, la mise en garde contre un voleur etc.). Cette démarche casuistique héritée de la théologie morale et qui, à travers un classement des cas, détermine, dans le champ de la morale, les limites du licite et de l’illicite, avec la prise en compte de tous les degrés compris entre ces deux bornes, n’apparaît plus chez notre penseur moderne Ostad Elahi. Ce dernier, en effet, s’écarte autant que possible d’une vision par trop normative de la morale, afin de laisser l’individu, délivré de la notion de faute et de sanction, exercer pleinement sa liberté, sa raison et son intelligence. C’est là qu’apparaît toute l’originalité et la modernité d’Ostad Elahi.

Origine et motivations de la médisance

Les passions

La médisance a ses racines dans le domaine des passions, notamment celui du soi impérieux, nafs-e ammâreh, cette énergie toxique, évoquée plus haut et qui dérive du ça. Ce domaine a pour particularité d’échapper le plus souvent au contrôle de la raison. C’est pourquoi la maîtrise de soi, qui s’appuie sur la maîtrise des passions, est intimement liée à la puissance ou à la faiblesse de la raison.

Le désir de médisance, ainsi que les propos médisants qui le suivent, proviennent donc de ces passions, comme la jalousie, la colère, l’envie de nuire, le désir de vengeance, la peur, l’avidité, la soif de pouvoir etc. Ces passions du ça s’expriment essentiellement par le jeu de trois facultés : la faculté concupiscible, la faculté irascible et la faculté imaginative, qui traduisent le déséquilibre opéré au sein des caractères. Prenons le cas de la jalousie, l’une des sources principales de la médisance et qui est issue de la faculté concupiscible : ce qui aurait pu n’être à l’origine qu’une saine émulation (caractère en équilibre), peut dévier, sous la pression de circonstances intérieures et extérieures, vers la jalousie (caractère en excès), une énergie nocive et débordante qui génère avec force et impulsivité le désir, entre autres, de médire. L’ensemble des caractères et des facultés psycho-spirituels de l’être humain offrent une infinité de combinaisons et de compositions des plus simples aux plus complexes et leurs manifestations, dont la médisance, offrent une précieuse source de connaissance de soi. Ostad Elahi met en avant également le rôle essentiel de l’orgueil, dont « l’un des inconvénients est d’empêcher l’individu de voir ses propres défauts et caractères », ce qui incite par là même à nourrir un regard critique envers autrui. Ce regard critique, cette disposition qui relève les défauts d’autrui (’eybjui ) et qui pousse l’homme à les communiquer et à les révéler aux autres, est ainsi alimenté par l’orgueil, mais, souligne l’auteur, il repose aussi, via l’intelligence terrestre, sur la notion de jugement.

Le jugement

C’est pourquoi au-delà de la pulsion impérieuse, il s’élabore presque spontanément une opinion, un jugement à la fois sur un individu et sur une situation donnés mais aussi sur le propos « médisant » lui-même : sa construction, son utilité, sa pertinence, son effet. Il y a donc bien un jugement à tous les niveaux. Il se peut que le jugement soit à l’origine de la médisance et que la pulsion ensuite se greffe sur elle et l’accompagne ou bien qu’à l’inverse nos passions utilisent le jugement pour s’assouvir et se développer à partir du champ intime du soi vers le champ social. Il se peut aussi que le jugement se combine de façon instantanée à la pulsion. Mais à propos du jugement, Ostad Elahi souligne :

Juger autrui est extrêmement difficile ; comment peut-on émettre un quelconque jugement sur autrui puisque nous sommes incapables de porter sur nous-mêmes un jugement objectif ? Tout ce que l’on peut penser relève de nos suppositions étroites et limitées.

Et c’est en vertu de cette incapacité à la connaissance objective de soi et surtout d’autrui que l’auteur conclut :

D’une manière générale nous n’avons pas le droit de juger autrui.

À l’image d’un médecin qui doit être officiellement habilité pour avoir le droit d’exercer son métier et d’établir un diagnostic, le droit de juger est lié ici, de la même façon, à une capacité, une compétence, une qualification, voire une connaissance sans lesquelles l’homme est inapte au jugement ; aussi son opinion est-elle bien souvent tronquée, car impossible à relier à une réalité vraie, une réalité par définition inaccessible.

Conséquences et effets de la médisance

La médisance a des conséquences, et ce, sur au moins deux plans.

Les conséquences sur le soi

Nous avons vu le rôle de l’éthique dans le processus du perfectionnement et nous avons évoqué également les effets du soi impérieux. La pratique éthique équivaut, en réalité, à une véritable médecine de l’âme dont le rôle est de maintenir en permanence la santé du soi ; elle permet de contenir, de prévenir et de guérir les effets toxiques du soi impérieux au sein de la part céleste de l’homme. De ce fait, tout acte ou intention contraire à l’éthique, ici l’intention de médire, la pulsion, la passion ou le dessein nuisible qui en est la source et l’acte de médisance lui-même, libèrent au sein de cet organisme qui est le soi des « toxines », qui ont pour effet de le ternir, de l’affaiblir au point de le rendre malade si l’acte se répète, et ce, par le biais du cercle, cette fois vicieux, de l’habitus. Par exemple : une médisance a au moins deux effets immédiats qui sont d’amplifier les passions qui en sont à l’origine mais aussi, par un effet de réaction et d’enchaînement, de faciliter la production et la structuration de la médisance, bref, de lui ouvrir la voie. La répétition contribue alors à ancrer peu à peu le réflexe jusqu’à le cristalliser, le fixer sur la substance de l’être dont elle modifie la qualité. Si la conscience blâmante, éveillée dans un premier temps, parvient encore à se manifester, elle est toutefois progressivement étouffée, paralysée, jusqu’à ne plus pouvoir se faire entendre. Pourtant les effets nocifs de la médisance affectent inévitablement le soi, car la norme éthique, quant à elle, agit comme une loi biologique dont les effets sont mécaniques. Tout comme le respect d’une hygiène corporelle ou d’une prescription médicale permet de sauvegarder la santé du corps, l’âme, ou le soi, possède aussi ses propres règles d’hygiène et ses propres prescriptions médicales, à savoir l’éthique. Aussi, la réaction, pour ne pas dire la sanction, est-elle automatique et intégrée dans le dispositif du soi lui-même, elle n’est pas infligée par une autorité extérieure, dans une relation de domination et de jugement. Comme nous le verrons plus loin, on peut tenter d’ailleurs un rapprochement avec Platon sur l’idée que cet effet ou cette peine, est elle aussi une médecine pour l’âme au sens qu’elle a également un effet thérapeutique sur le soi. Mais nous n’irons pas plus loin ici.

Ce que l’on peut ajouter à propos de la métaphore corps-esprit et le motif traditionnel de la médecine de l’âme, c’est que notre auteur se situe dans la lignée des philosophes médiévaux dont Avicenne, Râzi (Rhazès) ou Maïmonide. Toutefois Ostad Elahi étant un contemporain, sa connaissance de la médecine et l’utilisation de celle-ci dans son argumentation philosophique repose sur une idée précise des lois de la science moderne.

Les conséquences sur le droit

Nous avons évoqué plus tôt la notion de droit qui accompagnait la métaphysique d’Ostad Elahi. L’auteur se situe là aussi dans la tradition antique et médiévale qui appréhende le droit à travers le concept de justice ; une justice divine, source d’ordre et d’harmonie dans la création. Dieu, al-Haqq,« désigne en même temps ce qui constitue la Réalité ultime, le Juste, et le Droit » : Haqq (justice-juste), haqiqat (vérité) et ahqâq, hoquq (droits, droit) révèlent que les notions de Vérité et de Justice forment une réalité transcendante qui sont à l’origine des lois divines, justes et vraies, et desquelles découle un ensemble de droits et de devoirs éthiques et métaphysiques, dont la mise en pratique a pour effet d’actualiser cette même Justice. Ce droit de nature métaphysique concrétise l’attribut divin de justice mais accompagne également le développement et l’évolution de l’être humain, que le libre-arbitre et la volonté différencient des autres créatures terrestres (minéraux, végétaux, animaux) qui ont un parcours déterminé et automatique. Pour Ostad Elahi, le respect du droit d’autrui, haqq al-nâs, devient le pilier central, prioritaire, de l’édifice des droits et des devoirs éthiques et métaphysiques de l’homme. Si le droit d’un individu est lésé, Dieu ne peut se substituer à la victime et, sans le consentement de celle-ci, exercer son pardon. Il faut donc qu’il y ait compensation, et que justice soit faite. Dieu a donc établi les principes d’une justice corrective qui se rapporte à la dimension éthique : lorsque, dans les échanges entre les individus, l’équilibre est rompu contre le gré de l’un des acteurs, un rééquilibrage s’ensuit. Sur le plan juridique, ce rééquilibrage incombe à l’auteur du délit ; il en va de même dans le « système juridique divin », dont les fondements ont une visée téléologique : un tel « droit », lorsqu’il s’applique, agit (et on pense ici à Platon) comme une médecine de l’âme qui purifie les vertus et développe l’entendement et la connaissance. Dans le système d’Ostad Elahi, une atteinte portée aux droits métaphysiques de l’homme (droits fondamentaux au respect, à la vie, à la dignité, à la vie privée), tout comme la médisance, ne reste pas sans effet et entraîne automatiquement une réaction :

Quoi qu’il en soit, de même qu’une intention bienveillante produit un effet positif, calomnier et médire produisent un effet négatif qui revient à la personne elle-même.

Cette réaction qui revient à l’auteur de la médisance, est de plusieurs ordres, nous l’avons vu. Il y a d’abord un premier effet sur le soi (effet d’altération, notamment), auquel s’ajoutent d’autres conséquences, comme la contrainte morale liée à l’obligation de réparation et l’effet de réaction, issu directement de la loi action-réaction, qui exige que chacun soit à son tour confronté à l’intention et à l’acte qu’il a engendrés (si je médis, quelqu’un médira de la même façon de moi). Pour finir, n’oublions pas les effets et les répercussions de la médisance sur le plan purement social, en particulier le fait que le médisant induit chez autrui méfiance et manque de confiance (celui que j’entends médire, médira aussi de moi).
Bref, que ce soit en matière de jugement, d’intention, ou de discours, mieux vaut, souligne Ostad Elahi, opter pour le principe de précaution (de prudence, prudentia) qui, si on suit le procédé analogique employé par l’auteur, est valable aussi bien pour le corps que l’esprit.

Conclusion

La position d’Ostad Elahi, celle de lier en un ensemble qu’il veut cohérent, métaphysique, psychologie, éthique, droit et science, est particulièrement intéressante. Son système concilie à la fois la tradition de la sagesse et de la théosophie avec la nécessité de rationalisation et de modernité. L’individu est ici conçu comme un tout, évoluant lui-même au sein d’un tout : il est un microcosme au sein du macrocosme, avec une origine, une finalité et un travail essentiel et capital de perfectionnement de soi à accomplir. Sur cette idée du perfectionnement, ou si on préfère de « travail sur soi », j’aimerais, en guise de conclusion donner à nouveau la parole à notre auteur ; ces propos ont été retranscrits par ses proches lorsqu’il s’adressait directement à eux dans un cadre intime et informel au début des années 70. S’ils sont justement révélateurs de cette sagesse et de cette volonté de retour constant à soi que l’on vient d’évoquer, ils illustrent également le principe selon lequel tout a une utilité et une fonction ; voici donc, en l’occurrence, les vertus possibles de la médisance, qui, pour l’homme sage, devient à son tour thérapeutique, se révélant alors comme un élément précieux de connaissance de soi et de perfectionnement :

Si l’on vous rapporte que l’on a médit de vous, je vous recommande de ne pas en parler au médisant, ni à personne d’autre. En revanche, essayez de comprendre pourquoi cette personne a médit de vous et tâchez d’en éliminer la cause afin que cela ne puisse se reproduire.

Références

ANONYME, Âsâr al-haqq (vol. I), 1373 [1994], Téhéran, Editions Diba (4ème édition) ; Âsâr al-haqq (vol. Ii), 1370 [1991], Téhéran, Editions Jeyhun (ces deux ouvrages en persan regroupent l’enseignement oral d’Ostad Elahi, qui a été recueilli, retranscrit et publié par ses proches).
Corbin Henry, 1971, En Islam iranien, aspects spirituels et philosophiques, Tome 1 « Le shî’isme duodécimain », Paris, Gallimard (Tel).
Fouchecour Charles-Henri (de), 1986, Moralia, Les notions morales dans la littérature persane du 3ème/9ème au 7ème/13ème siècle, Paris, Editions Recherche sur les Civilisations, AD.P.F.
Maimonide Moïse, 2001, Traité d’éthique (« Huit chapitres »), traduit de l’arabe, avec une introduction et des notes par Rémi Brague, Paris, Desclée de Brouwer.
Moghtader M. Reza, 1998, The Persian Garden, Echoes of Paradise, Washington D.C., Mage Publishers.
Morris James Winston, 2002, « L’éveil de l’intelligence spirituelle et les dimensions du processus éthique selon Ostad Elahi », Dieu a-t-il sa place dans l’éthique ? , Paris, L’Harmattan (Logiques du Spirituel), pp. 86-96.
Razi Muhammad Ibn Zakariyyâ, 2003, La Médecine spirituelle, Présentation et traduction par Rémi Brague, Paris, Flammarion (GF).
Vincent Jean-Didier, 1986, Biologie des passions, Paris, Éditions Odile Jacob (Poches).


Consulter également :


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6 commentaires

  1. KLR le 07 Aug 2009 à 21:52 1

    Merci beaucoup pour cette article que je trouve lumineux, il y a ici tellement de bonnes raisons pour nous inciter à éviter la médisance, et même bien au delà pour travailler sur soi…

  2. danielle le 11 Aug 2009 à 18:24 2

    Cet article me renvoie directement à une expérience de quelques mois en arrière. J’ai ressenti de la part d’une collègue, de l’agacement teinté de jalousie à mon égard. J’avais inclue dans mes efforts pour gérer la situation, gentillesse, agie avec désintéressement, se montrer discrète, tout en sachant aussi se faire respecter, comme une expérience sur la confiance.

    Dans cette petite équipe, elle et moi n’avons aucune fonction en commun, donc bien qu’elle soit supérieure hiérarchiquement, son moyen de pression à mon égard, a été son assistante, qui travaillait une journée par semaine avec moi.
    Alertée par un sentiment de malaise intérieur, il m’a fallu quelques semaines pour prendre conscience de ce qui se passait, toute une série de propos et comportements visant à me déstabiliser. En fait un rapport de force s’était mis en place, j’ai donc éprouvé le besoin d’en parler pour avoir un avis objectif, jusqu’à un moment donné être confronté à cette question de la médisance.

    Voilà comment j’ai analysé ce mécanisme :
    – Besoin de comprendre ce malaise intérieur et la situation (insomnie, angoisse…)
    – Nécessité d’analyser le comportement agressant pour me protéger
    – Porter un jugement sur la personne pour pouvoir l’expliquer à l’allocuteur
    – Recadrer la situation en fonction de son évolution

    C’est à moment là que je me suis posée la question de la médisance,
    « Tout ce que l’on ne dirait pas à propos d’une tierce personne si l’on se trouvait en sa présence ».

    Et je ne peux que répondre, bien peu de chose…

    Au moment où je me sentais prisonnière du scénario,

    « Il se peut que le jugement soit à l’origine de la médisance et que la pulsion ensuite se greffe sur elle et l’accompagne ou bien qu’à l’inverse nos passions utilisent le jugement pour s’assouvir et se développer à partir du champ intime du soi vers le champ social. »
    , la providence m’a permis ouvert une porte et permis de retrouver des conditions de travail convenable.

    Dans ce retournement de situation inespéré, j’espère y percevoir que la bonne volonté de mon intention dans ces circonstances, bien qu’elle ne m’ait pas épargnée les dérives de l’orgueil et autre pulsion, a été prise en compte.

  3. Beki le 14 Aug 2009 à 9:53 3

    Merci beaucoup pour cet article!
    Pour ma part, je sais qu’il m’a souvent été très difficile de me retenir de médire d’une personne que je n’appréciais pas. Apres bien des échecs, j’ai tenté de trouver un point commun (un trait de caractère, une habitude,…) entre cette personne et moi. A partir de ce moment-là, ne plus médire contre elle est devenu beaucoup plus simple parce que j’avais l’impression qu’en disant du mal de cette personne, je disais du mal de moi-meme.
    Cette petite astuce m’a été très utile et m’a permis de faire un vrai pas en avant dans ma lutte contre la médisance.

  4. MH le 22 Aug 2009 à 18:43 4

    Bravo pour cette conférence, extrêmement profonde et explicite…

    J’en ai froid dans le dos, de penser qu’on pourrait médire de moi… comme j’ai pu médire d’autres, ou surtout de penser que le “délocuté” (et non pas “déculotté”… mais ça me fait penser à la même chose, et ça me fait mal pour cette pauvre personne dont on parle dans son dos!) aurait pu m’entendre!!! brrrr….
    ;-(

  5. Rah le 03 Sep 2018 à 16:35 5

    Merci pour cet article. Il permet vraiment de mieux apprendre et comprendre sur la médisance et surtout, merci pour ces quelques phrases inédites en français d’Ostad Elahi.

  6. mahaut le 04 Sep 2018 à 12:24 6

    Cet exposé en son temps m’avait très vivement intéressé, y trouvant les mécanismes et les effets de ce défaut incommensurable. Depuis, j’ai entendu cette anecdocte suivante de St Philippe Néri, prêtre italien (1515-1594). (Ce saint fait partie des 336 saints catholiques aux corps incorruptibles (décédés et dont le corps n’entre pas en putréfaction).

    En 1544, la veille de Pentecôte, il sentit un globe de feu lui entrer par la bouche et qui ensuite se dilata dans sa poitrine. Une joie intérieure en résulta se manifestant par des phénomènes physiques (attestés par les contemporains). Il décida que cette expérience serait au cœur de sa vie. Il y puisa et développa une charité concrète pour toutes les sortes de pauvres, accompagné d’un zèle missionnaire dévorant.

    Son caractère enjoué lui valut le titre de « Saint de la joie » et de la part de Goethe « saint humoriste ».

    Voici ce qu’il fît un jour :

    Alors qu’une dame de la noblesse romaine reconnaissait devant lui ses erreurs de comportements.
    Elle lui avoua qu’elle avait, non sans un certain plaisir,
    répandu toutes sortes de ragots autour d’elle.

    Ce futur saint l’écouta et à la fin de l’entretien, pour qu’elle comprenne bien et s’en repente, lui intima
    une curieuse pénitence :
    « Vous allez prendre une poule sous les bras
    et parcourir les rues de Rome
    tout en plumant la poule et en jetant au vent
    ce que vous aurez arraché.
    Cela fait, vous reviendrez me voir demain matin »

    La femme s’exécuta et revint le lendemain.
    Maintenant dit St Philippe Néri
    – « Je vous demande d’aller
    ramasser toutes les plumes et de me les rapporter ».
    -« Mais, le vent les a dispersées
    la foule les a piétinées,
    les gamins les ont ramassées.
    Je ne pourrai jamais les ramasser toutes ».
    -« Vraiment répondit St Philippe Néri
    Alors, retenez bien ceci :
    il en est ainsi de vos médisances ! »

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