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Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? (extrait n°1)

Spirituel et rationnel, Les alliances paradoxales

Que faut-il entendre par une spiritualité « naturelle » ? Quelle place y tient la nature, mais aussi la raison qui nous définit comme êtres rationnels ? Telles sont quelques unes des questions formulées par Elie During, philosophe et maître de conférences à l’Université de Paris Ouest – Nanterre, dans un article publié dans les actes du colloque « Spirituel et Rationnel : les alliances paradoxales » organisé en septembre 2010 par la Fondation Ostad Elahi sous l’égide de l’Académie des Sciences morales et politiques.

Nous en publions ici un extrait qui revient sur un point central de la pensée d’Ostad Elahi : la lutte contre le « soi impérieux ». L’auteur y montre de quelle manière cette conception recoupe, mais en s’en distinguant sur quelques points cruciaux, les doctrines qui, depuis l’Antiquité, cherchent à cerner la place des passions dans la vie morale.

Source : Extrait de Elie During, « Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? », in Spirituel et Rationnel : les alliances paradoxales, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 142-152 (droits réservés).

La raison en situation : l’immunité spirituelle

[…] [P]our voir de quelle manière la raison remplit sa fonction dans la spiritualité, il faut s’interroger plus précisément sur sa situation à l’interface de la part céleste et de la part terrestre. Il faut prendre la mesure de la tension que recouvre l’idée de bidimensionnalité, et comprendre en quoi elle est nécessaire. Il existe bien entendu autant de justifications de l’incarnation [de l’âme dans un corps] que de systèmes métaphysiques, mais c’est la raison éthico-spirituelle qui nous importe ici, et il faut la chercher sur le terrain pratique. Ostad Elahi explique que la condition psychique qui résulte du couplage d’une part terrestre et d’une part céleste est absolument nécessaire à l’activation et au développement de la raison elle-même. Cela se comprend bien puisque la raison est d’emblée définie comme faculté de discernement des contraires ; elle est bipolaire, et cela signifie qu’elle ne s’exerce effectivement ni ne se développe qu’en se trouvant confrontée aux contraires. De cette confrontation, comme de la friction entre la pierre et le fer, jaillit la lumière.

Il y a là une loi absolument générale ; elle implique, en particulier, que la raison doit se former à toute la gamme des pulsions et des tendances irrationnelles qui émanent de notre part terrestre. C’est en s’appuyant sur sa raison bipolaire et en se trouvant plongée dans la matrice du monde que l’âme est capable de distinguer le bien du mal, d’évaluer ses actions et ainsi de développer, progressivement, sa maturité cognitive. On peut d’ailleurs aller plus loin. Que la connaissance ne se développe qu’à travers la confrontation des contraires, chacun le comprend par la simple observation : on ne connaît le chaud qu’en faisant l’expérience du froid, etc. On s’avise plus rarement du fait que les caractères éthiques, ces caractères nobles que nous appelons « vertus », obéissent exactement au même principe : on ne parvient à les développer qu’en étant confronté aux caractères inverses (en excès ou en défaut), dans un jeu de forces antagonistes qu’il convient donc de maintenir actif, plutôt que de neutraliser. On ne comprend le sens de la retenue qu’en ayant goûté à l’excès ; on ne développe le sens de la générosité que si on a soi-même eu à vaincre, et donc aussi senti l’emprise, des forces de l’avarice. Toute la question est de savoir comment y goûter sans s’y abandonner, sans que notre nature en soit altérée, diminuée, détériorée.

Les pensées de l’incarnation développent généralement ce thème. Saint Thomas, par exemple, écrit :

Les vertus morales, qui se rapportent aux passions comme à leur matière propre, ne sauraient exister sans les passions. […] Le propre de la vertu n’est pas de priver de leurs propres actes les forces soumises à la raison, mais de faire que ces forces exécutent les ordres de la raison tout en exerçant leurs propres actes.

Déjà chez Aristote, l’idée de l’équilibre comme « juste mesure » consiste à parvenir à placer les mouvements du corps (impulsions et plaisirs associés) sous la gouverne de la raison, en leur imposant une bonne forme, c’est-à-dire un usage réglé. Il n’y a pas négation mais plutôt rétention et sélection des plaisirs et des impulsions associées à la nature animale. Ce qui singularise le point de vue d’Ostad Elahi, c’est qu’il n’est bien entendu plus question pour lui de penser le détail de l’articulation raison/passions selon le schéma abstrait et fondamentalement statique de la forme et de la matière. La part terrestre du psychisme n’est pas un donné, une matière à former, c’est un champ d’expérimentation qu’il faut investir et soumettre à des protocoles d’objectivation pour permettre à la part céleste de livrer toute sa puissance. Le modèle qui convient est dynamique et relationnel.

On touche ici à un point capital de la doctrine du perfectionnement spirituel : l’idée selon laquelle l’acquisition des caractères éthiques, l’immunité spirituelle qu’elle procure, passent par l’assimilation à dose vaccinale des traits caractériels présents en excès dans le soi. Ostad Elahi évoque ce modèle dans le passage suivant :

Non seulement le soi impérieux n’est pas mauvais par création, mais il est même très utile. Si on l’utilise dans le sens de ce pour quoi il a été fait, il est comme un poison qui, à doses homéopathiques, est un remède aux maladies de l’âme.

Ainsi de l’irascibilité, dont Platon nous dit qu’elle trouve son origine dans cette partie de l’âme qu’il appelle le thumos : le travail éthique consiste, à force d’exercice, à parvenir à maîtriser ses pulsions d’agressivité ou de colère, pour en extraire à un dosage infime tout ce qui est nécessaire à la consolidation d’une vertu comme l’ardeur. Celle-ci se manifestera dans l’élan indigné qui nous porte à défendre l’honneur bafoué ou à embrasser une cause juste, dans la protestation qui fait que nous nous emportons contre nous-même au moment où nous sommes sur le point de fléchir, etc. Les grands spirituels peuvent tendre parfois l’autre joue, mais ils peuvent aussi – l’histoire le montre – faire preuve d’une fermeté inflexible. De même, l’affection pour autrui, la sollicitude, se nourrissent de quelque chose qui existe, à l’état vaccinal, dans la pulsion de curiosité qui nous pousse à nous intéresser à autrui, le plus souvent au risque de l’indiscrétion.

À une taxinomie statique des vices et des vertus se substitue ainsi une posologie qui fait communiquer les valeurs morales sur des échelles intensives, dans une conception dynamique du soi comme « organisme psycho-spirituel ». La théorie éthique nous a habitués depuis Aristote à l’idée que la vertu est dans l’équilibre et la proportion. « Ni trop ni trop peu », disait le Stagirite : la « juste mesure » entre un excès et un défaut, toujours « relative à nous », passe par une raison ou un rapport exact, bien qu’essentiellement qualitatif. Avec la notion d’immunité, il faut aller plus loin, jusqu’aux dernières raisons ; il s’agit peut-être d’introduire dans l’éthique une révolution du même ordre que celle du calcul infinitésimal dans la mathématique du continu. L’équilibre local conquis au fil de la pratique, par tâtonnements successifs, ne conduit à la formation d’une vertu qu’à partir du moment où les ingrédients qui constituent un trait caractériel présent en excès dans la part terrestre, source potentielle de déséquilibre, se trouvent résorbés de sorte que le soi en assimile la quantité qui lui est tout juste suffisante pour acquérir la qualité qui lui manque.

L’organisme psycho-spirituel se développe ainsi dans la confrontation concrète aux résistances et aux obstacles que lui oppose sa nature terrestre. Il s’agit de faire, concrètement, l’épreuve des contraires, et d’en tirer à chaque fois, au terme d’un patient réglage, la qualité qui enrichira le soi. Cette subtile alchimie n’a pas lieu de façon aveugle, mais sous la gouverne de cette faculté des contraires qu’est la raison. Ce que nous appelons « connaissance de soi » n’est rien d’autre au fond que l’apprentissage de la gestion ou mieux, de la régulation de plus en plus contrôlée des équilibres de l’organisme psycho-spirituel. Et cela passe par la connaissance concrète, in vivo des puissances qui règnent en nous.

La raison en action : la lutte contre le soi impérieux

Mais comment la raison se manifeste-t-elle en pratique ? Quelles sont ses modalités d’action dans la pratique spirituelle ? À suivre Ostad Elahi, elle se singularise de deux manières. Elle est d’une part une instance d’observation, de compréhension, d’évaluation : c’est bien ce qu’il faut entendre par « suivre sa raison ». Pourvu qu’on la suive effectivement, la raison est en ce sens l’instrument fondamental de la connaissance de soi. On peut avoir des doutes sur sa capacité à être effectivement maîtresse chez elle et à dominer les passions, mais elle reste encore la meilleure candidate lorsqu’il s’agit de jeter un peu de lumière dans le chaos de notre vie affective. Du reste, son rôle ne se cantonne pas à discerner le bien et le mal ; elle se présente également comme une instance de décision et d’exécution. Et cette raison exécutive, relayée par la volonté, apparaît alors comme le levier indispensable de la lutte contre les puissances qui règnent en nous et qui nous portent dans une direction contraire à celle de l’éthique. Ces tendances anti-éthiques, Ostad Elahi les désigne collectivement comme « soi impérieux » (nafs-e ammâre).

Notons que ces deux fonctions de la raison (connaissance de soi, lutte contre le soi impérieux) sont parfaitement complémentaires : c’est en luttant contre le soi-impérieux que l’on parvient à pénétrer dans son inconscient psychique pour développer une vue plus claire de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons. Pour comprendre comment cela est possible, il faut se souvenir du fait que la raison saine, chez Ostad Elahi, se présente comme une raison nourrie de principes justes, et capable de les mobiliser. Autrement dit elle est, selon un motif classique dans la philosophie, une faculté des principes.

À quoi sert un principe, concrètement ? On peut distinguer deux fonctions principales : négative et positive. Négativement, le principe agit comme un filtre, un crible, un garde-fou, à la manière de la règle d’or (« Ne fais pas à autrui… ») ; c’est sa fonction critique. Positivement, il permet d’organiser la connaissance. Les principes donnent un cadre à l’ensemble de nos croyances et de nos désirs, ils structurent nos schémas de pensée et d’action en fournissant des repères (« respecte le droit en toute chose », « cherche la cause en toi-même », etc.). C’est ainsi que la raison donne une orientation et une cohérence à nos vies en mobilisant une capacité de double recul sur nos croyances et nos désirs : il ne s’agit plus seulement de les justifier ponctuellement, ce qui n’est déjà pas si mal, mais encore de les organiser dans un plan de vie. Ce qui implique de cultiver, en général, tel type de désir, tel genre de pensée, d’attitude, de valeurs. L’image qui s’impose n’est plus celle du filtre, c’est celle de la boussole.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre ce que dit Ostad Elahi lorsqu’il évoque le principe des principes, l’archi-principe de la vie en ce monde :

Il faut penser à l’autre monde. Dans ce monde, tout passe et prend fin : les chagrins comme les joies, les moments difficiles comme les moments heureux. L’essentiel, c’est l’autre monde. Il faut voir ce que nous y emporterons, car contrairement à ici, où tout est provisoire, là-bas, c’est la pérennité. Pensez donc plutôt à l’autre monde.

L’effet d’un tel principe, s’il était concrètement mis en œuvre, serait de rehiérarchiser nos désirs et nos projets, de sorte que des choses auxquelles nous pensions tenir, ou encore des frustrations personnelles qui nous affectent mais, qui, à la lumière de ce principe, se trouvent en quelque sorte relativisées, perdent leur mordant au point de devenir tout à fait secondaires, voire dérisoires, par rapport aux enjeux qui devraient nous préoccuper. La raison désigne, en général, cette capacité à replacer son action dans le nexus des causes, selon une perspective large, plus englobante, qui déborde le point de vue subjectif égocentré. Cet élargissement du champ de perception trouve son illustration la plus frappante dans cette idée d’une perception « bidimensionnelle », qui ne ferait pas de séparation entre la spiritualité et la vie ordinaire. « Voir juste » – une notion fondamentale dans l’éthique spirituelle d’Ostad Elahi –, c’est voir en quelque sorte le relief spirituel de ce qui arrive, donner aux choses leur vraie dimensionnalité, et sans avoir à quitter pour cela le plan de l’expérience ordinaire. À ceux qui n’ont pas développé une telle vision binoculaire, la spiritualité paraîtra toujours étrange, et même artificielle.

Si l’on demandait, maintenant, comment l’application d’un tel « principe des principes » est susceptible de se traduire du point de vue de l’action, il faudrait en revenir à l’obstacle principal de la raison sur le chemin de la connaissance de soi, à savoir le soi impérieux. Ce concept de soi impérieux est aussi subtil que la réalité qu’il désigne et je n’en vois pas d’équivalent dans les traditions spirituelles qui ont cherché à déterminer les ressorts concrets de la connaissance de soi. Pour bien prendre la mesure de ce qu’implique ce concept, il importe de bien comprendre la forme particulière de gouvernement de soi et de rapport à soi qui se trouvent visés sous le vocable familier de la lutte.

« Lutter contre le soi impérieux ne veut pas dire affaiblir le corps. Au contraire, il faut fortifier le corps ; mais dans le même temps fortifier l’âme, de telle sorte que malgré toute sa puissance, notre nature animale lui soit soumise. » Ostad Elahi dit ailleurs : « Contrôler son soi (sa nature charnelle), ce n’est pas l’étouffer. » Cette idée donne lieu, au passage, à une réévaluation de l’ascèse, qui tempère le jugement sévère porté sur les excès de la spiritualité traditionnelle :

Tant que le soi impérieux n’est pas soumis, les jeûnes et les ascèses [privations] n’ont qu’un effet anesthésiant et une fois l’ascèse terminée, il se réveille avec plus de force encore. Le moyen décisif de lutter contre le soi impérieux est de fortifier le corps, puis de le réprimer par la force de la volonté et l’énergie de la foi. Les jeûnes et les ascèses ne sont pas des armes de lutte contre le soi impérieux. Ils sont une forme de prière.

Ces propos font peut-être mieux comprendre que si la spiritualité naturelle se détourne de la voie de l’ascèse, ce n’est pas pour des raisons essentiellement négatives – ne pas rudoyer la nature animale, ménager le confort d’une vie moderne –, mais en vue de réunir les conditions de l’ascèse véritable qui est le travail sur soi, la confrontation avec le soi impérieux.

Certes il est question de lutte, de résistance, d’obstacle ; mais l’important, ici, est que l’obstacle est en même temps l’adjuvant. C’est pourquoi il n’est pas question d’anéantir le soi impérieux en s’attaquant directement à la racine des penchants et des inclinations sensibles pour les éradiquer :

Étouffer sa nature animale ou l’affaiblir, ce n’est pas un exploit. L’exploit, c’est de faire en sorte que les vertus deviennent une seconde nature, c’est-à-dire qu’instinctivement on ne désire plus ce qui est indigne du perfectionnement – et non qu’on le désire et se le refuse de force.

N’oublions pas en effet que le soi impérieux, qui grandit sur le terreau de notre nature animale, non seulement « n’est pas mauvais par création », mais est même « très utile » si on le traite comme « un poison qui, à doses homéopathiques, est un remède aux maladies de l’âme ». Pour dompter le soi impérieux et faire en sorte qu’il nous porte sur le chemin du perfectionnement, il ne faut pas tuer la bête.

Le soi impérieux est un instrument inestimable : il faut se familiariser avec lui, apprendre à s’en servir, à le maîtriser. Ce qui suppose évidemment de le regarder en face, plutôt que de se contenter d’en refouler les manifestations les plus sensibles, ou encore de chercher à s’en détacher globalement par la prise de conscience du caractère illusoire et non substantiel de l’ego, comme y invitent certaines doctrines bouddhistes. Lutter sans anéantir, soumettre sans détruire, cela signifie, dans un premier temps au moins, contenir le soi impérieux, le tenir en lisière, autrement dit réduire la force de ses attaques, le réprimer, mais tout en le maintenant en quelque sorte sous tension, de manière à en tirer tout le parti possible pour le perfectionnement spirituel.

Le soi impérieux apparaît ainsi comme un élément clé du travail d’auto-objectivation qui sous-tend le processus de subjectivation spirituelle, dans sa dimension de connaissance de soi. Il faut d’ailleurs insister un peu sur la singularité de son concept. Car la référence au soi impérieux ne se contente pas de rassembler sous une désignation commode un ensemble de défauts et de mauvais penchants ; elle n’identifie pas non plus la source des pulsions et inclinations animales (le « ça » de la topique freudienne). En vérité, le soi impérieux porte avec lui une idée tout à fait nouvelle du combat de la raison contre les passions. Même le vocable de la « maîtrise » traditionnellement associé à la figure de la sagesse ou de l’accomplissement spirituel, présente à cet égard une certaine ambiguïté qu’il convient de dissiper en précisant les choses.

Le point commun à toutes les spiritualités qui s’inscrivent dans la filiation platonicienne consiste à affirmer la nécessité d’un retour à soi. Ce soi auquel il convient de retourner, bien entendu, n’existe pas encore, ou pas pleinement : on s’y rapporte comme à une virtualité, c’est un être qu’il faut dégager de sa gangue comme la forme pressentie sous le burin du sculpteur. Il ne s’agit pas de retrouver quelque chose que nous avions perdu, mais de l’instaurer et de le consolider. Il n’empêche, ce but est atteint par un processus essentiellement soustractif, et c’est pourquoi il se présente généralement sous les espèces d’une restauration, ou dans l’horizon d’une pureté perdue. Ce processus a pris, historiquement, différentes formes : se défaire des passions, des illusions du moi, des attachements à ce qui ne dépend pas de nous, etc. Simplification, purification, détachement, renoncement et à l’extrême, mortification, humiliation de soi : ces stratégies ne sont certes pas équivalentes, elles sont peut-être même pour une part incompatibles, mais elles partagent un thème commun, où se reconnaît peut-être l’influence des doctrines orientales, et qui résonne encore dans la théologie chrétienne de la chair. C’est justement l’idée que quelque chose doit être arraché, que le soi ne se trouve qu’en se dépouillant. À cet égard, il faut bien reconnaître qu’il y a continuité entre l’ascétisme traditionnel et la représentation ordinaire de la lutte contre soi, qu’on la conçoive comme refoulement d’une force extérieure à notre vraie nature (sur fond d’optimisme moral), ou d’un penchant inscrit dans une nature déchue et foncièrement pécheresse, déficiente, perverse. Arracher le mal à la racine en affaiblissant le corps ou en prenant systématiquement le contre-pied des penchants naturels, réduire la force des désirs pour installer le gouvernement de la raison, c’est encore se figurer qu’il y aurait un ordre conforme à la véritable nature des choses, un ordre qu’il s’agirait de restaurer en annihilant les passions qui le troublent.

Ostad Elahi a toutes les raisons de se méfier d’un schéma trop simple de la lutte. Le problème de l’ascétisme, en général, est qu’en faisant dépérir ce qui fournit comme on l’a vu la matière première nécessaire à la synthèse des vertus, on entrave son propre perfectionnement. Mais, si le monde est une matrice pour le perfectionnement de l’âme, le corps ne saurait être une prison. Quant à la méthode, elle ne saurait être simplement soustractive. Le rôle de la raison ne se limite pas à retrancher quelque chose, à élaguer les inclinations sensibles comme on se débarrasse d’une végétation parasitaire qui aurait envahi le soi, pour contracter par l’éducation et l’effort des habitudes nouvelles, conformes à notre véritable essence. Cette essence, on l’a vu, ne correspond à aucun état adamique auquel il faudrait retourner. Le soi est un processus : il est en chemin. Même l’âme céleste, telle que la décrit Ostad Elahi, est en elle-même aussi immature et débile qu’elle est pure. Si elle ne pouvait se confronter au soi impérieux pour en enrichir sa substance, elle demeurerait à jamais unidimensionnelle, incapable de se perfectionner ni de se connaître. Entre l’âme à l’état de nature, considérée dans son état originel, et l’organisme psycho-spirituel qu’elle compose en se trouvant plongée dans la matrice terrestre, il y a une distance du même genre que celle qui sépare, sur un autre plan, le corps développé d’un enfant, avec son agencement prodigieusement complexe d’organes, et les deux gamètes mâle et femelle qui, en s’unissant, l’ont rendu possible.

Dans ce contexte, la véritable fonction de la raison apparaît à la fois plus positive et plus complexe que celle qui lui revient dans le schéma soustractif. La lutte contre le soi impérieux la voue à un exercice de connaissance et de régulation, de plus en plus fines. Remarquons en effet que si le concept de soi impérieux présente en un sens une similitude avec ce que la tradition avait l’habitude de regrouper sous le chapitre des passions, il se distingue pourtant sur un point capital : loin de constituer un fond immuable, une sorte de réservoir obscur d’inclinations et de penchants, il ne cesse lui-même de se déplacer, de se transformer, de se reconstruire au fil de la pratique. Comme l’écrit Ostad Elahi : « Ne croyez pas que parce que vous avez réussi à maîtriser une des pulsions du soi impérieux, vous êtes débarrassé de lui. Il revient sous une autre forme. » Le soi impérieux apparaît ainsi comme un ennemi aux mille visages et aux mille ruses : on aura reconnu là un des thèmes de prédilection des moralistes du Grand Siècle. Mais cet aspect métamorphique de l’ego égoïste tient sans doute pour une part au fait que nous contribuons activement, par notre pratique même, à lui donner forme. En luttant contre lui pour le faire participer plus efficacement au processus de l’immunité spirituelle, en le maintenant en vue, nous lui donnons une densité et une réalité qu’il n’avait pas tant qu’il menait une existence diffuse aux marges de notre conscience. Aussi son évolution, strictement parallèle au progrès de l’âme, suit-elle une courbe moins simple que celle que décrirait une réduction, un amoindrissement continu. Selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, il aurait même tendance à s’affirmer davantage, à occuper une place plus importante dans notre vie psychique à mesure que nous cherchons à le contenir.

Ce paradoxe de l’auto-objectivation serait proprement « absurde et ridicule », pour parler comme Pascal, si la lutte contre le soi impérieux visait sa résorption immédiate. Mais à nouveau, le soi impérieux ne doit pas être anéanti ; il s’agit de le mettre au service de la raison. Aussi est-il inévitable que, au début tout au moins, il paraisse proliférer et même s’affirmer avec plus de force à proportion que nous lui donnons corps et le personnifions pour en acquérir une connaissance plus fine. Celui qui ne s’est pas résolument engagé dans la pratique spirituelle n’a aucune idée précise de son soi impérieux : le plus souvent, il n’en a qu’une impression vague, si même il se doute de son existence. À mesure qu’il se confronte plus concrètement à la pratique et qu’il parvient à mieux se connaître, il découvre avec plus de netteté ce personnage hyperactif, caractériel et déplaisant. Mais par-là même, il se rend capable de le soumettre ou d’en réprimer les assauts. La lutte contre le soi impérieux obéit ainsi à une curieuse dialectique de l’instauration et de la dissolution : de l’ennemi d’abord à peine entrevu, elle compose un portrait de plus en plus précis, de plus en plus appuyé ; mais c’est pour mieux le gommer finalement, et n’en retenir qu’une sorte d’épure ou de halo – la trame dont l’âme a besoin pour transformer sa propre substance, en absorbant à dose homéopathique les traits caractériels concentrés dans le soi impérieux. […]

Bibliographie des œuvres citées d’Ostad Elahi :

Nur ‘Ali Elâhi, Âsâr ol-haqq, vol. I, Téhéran, Enteshârât-e Jeyhun, 4e éd, 1994 (cité AH I, suivi du numéro de parole)
Âsâr ol-haqq, vol. II, Téhéran, Enteshârât-e Jeyhun, 1e éd., 1991 (cité AH II, suivi du numéro de parole)
Bargozide (anthologie des paroles de Nur ‘Ali Elâhi), B. Elahi (éd.), Téhéran, Nashr-e Panj, 2009 (cité B, suivi du numéro de parole).


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11 commentaires

  1. mahaut le 07 Oct 2012 à 17:10 1

    Merci à Elie During, pour cet article sur la spiritualité naturelle : le terrain est à nouveau délimité, on y reconnaît les adversaires pour poursuivre notre travail sur nous-mêmes.

  2. Wilhelm le 07 Oct 2012 à 19:44 2

    Ayant eu le plaisir à deux reprises d’assister à des conférences d’Elie During, je retrouve ici la simplicité de l’expression alliée à la vigueur de la démonstration.

    A lire et à relire pour en saisir les nuances et la profondeur.

  3. Bertrand Grandadam le 07 Oct 2012 à 22:16 3

    Bonsoir,
    Cet article tombe à pique : je me posais justement la question pourquoi des détails anodins comme par exemple un e mail désagréable d un collègue peuvent prendre une place aussi important et me preoccuper autant. Je me dis souvent pourquoi j accorde autant d importance à mon travail au détriment de l essentiel qui est le devenir de mon âme. Dans cet article il y a deux éléments de réponses que je trouve très intéressant :
    – mauvaise priorisation de ce qui est important de ce qui ne l est pas,
    – nécessité de lutter contre notre instinct nuisible ( le soi impérieux) qui peut justement inverser les valeurs et nous faire perdre notre énergie sur ce qui n en veut pas la peine au détriment de l essentiel.

  4. adissam le 08 Oct 2012 à 7:10 4

    Pour les moments difficiles:

    “Il faut penser à l’autre monde. Dans ce monde, tout passe et prend fin : les chagrins comme les joies, les moments difficiles comme les moments heureux. L’essentiel, c’est l’autre monde. Il faut voir ce que nous y emporterons, car contrairement à ici, où tout est provisoire, là-bas, c’est la pérennité. Pensez donc plutôt à l’autre monde.”

  5. charlie le 08 Oct 2012 à 15:47 5

    L’impulsivité ne m’a, en grande partie du moins, jamais rendue heureuse. Sur le moment peut-être, mais je ne pensais pas aux conséquences. Elle me rendait au final esclave. Je me sentais comme emprisonnée. Dépendante. C’était parfois l’avalanche de choses négatives qui s’ensuivait.
    L’intervention progressive de la raison dans mes choix, dans mes actes et dans mes pensées (en gardant, dans certains cas, une certaine spontanéité qui n’a pas que des mauvais côtés !) m’a rendue plus forte, plus sûre de moi-même, plus digne. Elle m’a permis de faire notamment plus attention à mon entourage, de me mettre plus souvent à leur place. La raison, qui fait se poser des tas de questions, m’a permis de comprendre (au moins un tout petit peu !) comment fonctionnait le monde, et comment je fonctionnais moi-même. Il reste beaucoup à faire. Mais je sens que c’est une voie plus sûre et qui me fait avancer plus vite.

  6. f le 10 Oct 2012 à 18:40 6

    Tout d’abord merci a Eli During .Apres la lecture de son livre ,j’ai eu un changement de perspective . Les notions ont pris leur place et par contre de la contradiction il y a une harmonie .

  7. S le 11 Oct 2012 à 23:21 7

    Excellent article !!!
    L’usage de toute la terminologie propre aux vaccins et à l’immunité a été faite avec une très grande exactitude.

    Lorsque la raison est comparé à l’état d’immunité d’un organisme, et que plus loin l’auteur précise que la raison a deux fonctions (connaissance de soi et lutte contre le soi impérieux), c’est exactement les deux même fonctions d’une immunité dans un organisme vivant:
    – la mémoire: (re)connaitre ce qui est nocif ou pas, faisant intervenir des cellules dit des Lymphocytes B mémoires (Immunité humorale)
    – la destruction des éléments infectés ou étrangers: via des lymphocytes T dit cytotoxiques (Immunité cellulaire)

  8. Bernard Grandadam le 14 Oct 2012 à 16:39 8

    @ Adissan
    je suis d’accord il faut penser à l’autre monde mais dans les épreuves de tous les jours il n’est pas toujours facile de garder cet hauteur de vue. En ce sens le fait de prier parmet de remettre la pendule à l’heure. Mais ce n’est vraiment pas facile…

  9. henry le 21 Oct 2012 à 23:52 9

    Je suis d’accord mais prier ne suffit pas;
    car on oublie aussi d’y penser.

  10. Joubi le 06 Jul 2013 à 11:42 10

    Cet article est brillant !
    Bravo et merci.

  11. maxime le 17 Jul 2013 à 22:14 11

    Merci pour cet article que je comprends,et médite!

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