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« L’homme n’est donc que déguisement… » : Pascal

Par , le 9 May. 2022, dans la catégorie Lectures - Imprimer ce document Imprimer

Gérard Edelinck - Portrait de B. Pascal, en buste, de 3/4 dirigé à gauche dans une bordure ovale : [estampe]

Nous n’aimons pas être critiqué, il est vrai. Et il est vrai également que si nous renonçons souvent à critiquer ouvertement les autres, ce n’est pas tant par humanité et respect envers eux, que par une crainte des représailles et un souci bien compris de nos intérêts. Tel est en quelques mots le propos de Pascal dans cet extrait des Pensées n°100. Cette aversion que nous avons pour la critique, celle par laquelle on se dévoile réciproquement nos défauts et nos erreurs, a son origine dans le cœur humain. Pascal en analyse ici les ressorts et les conséquences dommageables pour la connaissance de soi.

« La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi, et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misére. Il veut être grand, et il se voit petit. Il veut être heureux, et il se voit misérable. Il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections. Il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer. Car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit autant qu’il peut dans sa connaissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir ni qu’on les voie.

C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts, mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c’est y ajouter encore celui d’une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent, et nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne méritent. Il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu’ils ne nous découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu’ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et qu’ils nous font un bien, puisqu’ils nous aident à nous délivrer d’un mal, qui est l’ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu’ils les connaissent et qu’ils nous méprisent, étant juste, qu’ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu’ils nous méprisent si nous sommes méprisables.

Voilà les sentiments qui naîtraient d’un cœur qui serait plein d’équité et de justice. Que devons-nous donc dire du nôtre en y voyant une disposition toute contraire ? Car n’est-il pas vrai que nous haïssons et la vérité, et ceux qui nous la disent ; et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d’eux, autres que nous ne sommes en effet ?

[…]

Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité ; mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré, parce qu’elle est inséparable de l’amour propre. C’est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu’ils diminuent nos défauts, qu’ils fassent semblant de les excuser, qu’ils y mêlent des louanges et des témoignages d’affection et d’estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d’être amère à l’amour propre. Il en prend le moins qu’il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que, si l’on a quelque intérêt d’être aimé de nous, on s’éloigne de nous rendre un office [service] qu’on sait nous être désagréable : on nous traite comme nous voulons être traités. Nous haïssons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile, et l’aversion plus dangereuse. Un Prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent, et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres. Et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »

Blaise Pascal, fragment sur l’amour propre (n°100, éd. Brunschvicg / n°978, éd. Lafuma)

Réactivons nos classiques !

En lisant ce texte, vous est-il revenu à l’esprit une critique qui vous a blessé et à laquelle vous avez réagi avec une véhémence suspecte ? Avez-vous eu le souvenir d’une situation où, en vous efforçant de justifier devant les autres un de vos comportements moralement discutables, vous n’avez fait au fond que vous dissimuler à vous-mêmes un défaut ? A l’inverse, vous est-il arrivé de tirer profit d’une critique déplaisante pour mieux vous connaître et tenter de vous améliorer sur le point précis qui vous est reproché ?

Nous vous proposons de partager vos réflexions et expériences dans les commentaires…

Crédits photos : Référence bibliographique : Hennin, 4131. Source : Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE QB-201 (45)-FOL. Consultable en ligne ici.

 


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1 commentaire

  1. LP le 14 May 2022 à 13:17 1

    Bonjour, Je viens partager une expérience vécue il y a quelques années.
    J’étais encore en activité à l’époque et j’arrivais chaque jour au travail 1 heure avant le début de la journée. Même excès de ponctualité pour les R.V médicaux ou officiels.
    En revanche, en ce qui concernait les ami(e)s, je me permettais régulièrement 5,10, parfois 15 minutes de retard, en me disant :” Il/elle est cool! Ce n’est pas si grave! Il/elle peut bien attendre un peu…”
    A noter au passage à quel point je suis impatiente. Je trépigne intérieurement dès que je dois faire la queue ou attendre quelqu’un qui n’est pas strictement à l’heure. Les paradoxes de notre psyché!
    Jusqu’au jour où une amie qui devait me prendre au passage en voiture m’a fait remarquer que j’étais systématiquement en retard et que c’était très pénible!
    J’ai été piquée au vif, brûlée à l’intérieur. J’ai bafouillé quelques excuses car je ne pouvais pas nier l’évidence. Mais intérieurement je bouillais de colère et de honte. Mais sa critique -justifiée- a été salutaire: depuis, je suis à l’heure à tous mes R.V. Et quand je repense à ce moment, je remercie cette amie qui m’a aidée à changer de comportement.

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