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Malek Jân Ne’mati, la mystique éclairée

Malek Jan Nemati

Héritière d’un enseignement spirituel réunissant les religions anciennes de l’Iran, l’islam mystique et la culture kurde, « sainte Janie » œuvra au renouvellement de la tradition, en conjuguant contemplation et ouverture sur le monde. Un article de Leili Anvar, publié dans Le Monde des religions de janvier-février 2010, consacré à la soeur d’Ostad Elahi, Malek Jan Ne’mati.

Née dans un village reculé du Kurdistan iranien en 1906, Malek Jân Ne’mati, surnommée « sainte Janie », a traversé le XXe siècle en apparence très loin du monde et de ses fracas, dans l’étude, la prière et l’enseignement spirituel. Et pourtant, le témoignage de ceux qui l’ont connue et les traces écrites qui restent de son enseignement presqu’exclusivement oral montrent à quel point elle fut, malgré son goût pour une vie contemplative, une femme très au fait de l’actualité du monde, très engagée aussi dans la défense des droits des plus faibles et des femmes en particulier, autant qu’un penseur profondément concerné par des questions philosophiques et les enjeux éthiques de son temps.

Acter l’égalité hommes-femmes

Le village de Djeyhounâbâd, où elle naquit et vécut toute sa vie, est situé dans une région ou la majorité de la population appartient à l’ordre des Ahl-e Haqq. Cet ordre, fondé au XIIIe siècle, repose sur une doctrine spirituelle qui réunit les religions anciennes de l’Iran, l’islam mystique et des mythes propres à la culture kurde. La spiritualité ahl-e Haqq se manifeste autant par des rites qui maintiennent la cohésion de la communauté que par des formes de prières spécifiques qui témoignent au quotidien de l’interaction permanente entre le monde matériel et le monde spirituel. Or, si Malek Jân a vécu dans ce contexte spécifique et si elle fut, à bien des égards, l’héritière de cette tradition séculaire, elle n’eut de cesse de dépasser les dogmes et les rites, de renouveler la tradition, de défaire l’esprit communautaire pour ouvrir les esprits, de pourfendre sans se lasser toutes les formes de superstition et les rigidités de la pensée et des pratiques. Bien que femme dans un contexte où l’autorité spirituelle est traditionnellement l’apanage des hommes, elle a réussi, par son charisme spirituel, à mener des réformes majeures, dont l’ouverture des fonctions rituelles aux femmes.

Globalement, elle a toute sa vie agi en faveur des droits de la femme dans un pays où les femmes sont juridiquement et socialement largement défavorisées. Dans ce contexte très machiste, elle réussit à imposer à ses disciples, en contradiction avec les lois en vigueur, de faire héritier les filles à parts égales avec les garçons par exemple, ou d’accepter que, en cas de divorce, le droit de garde des enfants revienne à la mère. Par ailleurs, elle a fortement encouragé la scolarisation des filles dans un milieu agricole hostile à cette idée. Par tous les moyens dont elle pouvait disposer, elle a voulu acter dans les faits l’égalité entre les hommes et les femmes, égalité de traitement dont elle avait elle même bénéficié pour avoir grandi dans un milieu familial tout à fait exceptionnel.

L’élève accomplie d’Ostad Elahi

Malek Jân reçut dès son plus jeune âge une éducation hors du commun. Son père, Haj Ne’mat, lui-même poète mystique et vénéré comme un saint de son vivant, tenait à ce que ses filles reçoivent la même éducation que ses fils, ce qui était loin d’être une coutume courante en ce début de XXe siècle en Iran, en particulier dans les campagnes. Ce père charismatique et attentif l’initia dès son plus jeune âge à une discipline spirituelle exigeante. Elle pratiqua ainsi très tôt diverses formes d’ascèses et de prières, et elle vécut toute son enfance dans une ambiance de pure spiritualité. Elle maintiendra tout au long de son existence un mode de vie très simple et spirituel, tout en restant ouvert sur le monde et les progrès de la science. Ayant un goût prononcé pour l’étude, elle étudiera en effet jusqu’à la fin de sa vie, aussi bien l’anatomie et la biologie que la géographie et la poésie.

Sur le plan spirituel, elle fut l’élève la plus accomplie de son frère, Ostad Elahi (1895-1974), penseur qui développa dans la deuxième partie de sa vie un enseignement original, à la fois fondé sur une longue tradition et en rupture avec les dogmes superflus. Pour lui, la spiritualité est une science qui doit être appréhendée avec les outils de la raison et une manière d’être au monde qui repose sur les principes éthiques fondamentaux. Beaucoup plus préoccupé par l’esprit que par la lettre, il s’est attaché à dégager ce qu’il nomme la « quintessence des religions » et qui se résume à la foi en Dieu unique universel et en l’immortalité de l’âme, et à un principe d’action fondé sur le respect des droits et des devoirs pour soi et pour les autres. Selon lui, l’âme ne saurait parcourir le chemin du perfectionnement si elle n’est pas confrontée au monde et à la société. Il ne faut donc pas vivre en retrait du monde mais au sein même de la société afin d’être mis à l’épreuve. Pour lui, la vie spirituelle est une attention de tous les instants : attention à la présence divine en toute chose et ouverture aux autres dans les actes les plus quotidiens. C’est dans le cadre de cette vigilance de tous les instants que la lutte contre les pulsions négatives du soi devient possible et, à travers cette lutte, que se forge la connaissance de soi.

Malek Jân a médité, pratiqué, assimilé puis enseigné et transmis la pensée de son frère dont elle se sentait le dépositaire. Sans cesse, elle revient à lui, aussi bien dans son enseignement spirituel que dans ses poèmes mystiques où il apparaît comme une présence bienveillante et agissante. De son propre aveu, c’est lui qui lui a ouvert les yeux, qui lui a montré le chemin ; c’est par lui qu’elle a appris à se connaître et à connaître Dieu ; c’est lui qui lui a donné mission de guider à son tour ceux qui venaient la voir, parfois de très loin, d’Europe ou des États-Unis, pour recueillir un conseil ou recevoir une parole de guérison.

Charité, conseil et réconfort

Toute sa vie, elle se mit à la disposition des autres, pratiquant assidûment la charité sous toutes ses formes. Sa maison était toujours ouverte à ceux qui venaient recevoir chez elle conseil ou réconfort, aide financière ou soutien psychologique. Elle s’occupait de tous avec une humeur égale et ce malgré sa cécité et une santé souvent fragile. « Chaque voie spirituelle a ses propres armes, disait-elle, notre arme à nous c’est de faire le bien autour de nous et d’être utile aux autres. »

Elle mourut en France où elle était venue se faire soigner, en 1993. Son tombeau, situé dans le Perche, est devenu désormais un lieu de pèlerinage pour ceux que son exemple continue d’inspirer.

À regarder : cet extrait de l’émission Les Chemins de la foi, du 7 mars 2010.

Malek Jân Ne’mati Les chemins de la foi : Islam, 7 mars 2010
envoyé par cantabile001.


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9 commentaires

  1. joseph locanda le 07 Mar 2010 à 0:59 1

    Formidable figure que cette femme qui a pris comme combat l’égalité entre les hommes et les femmes en un temps où cette question relevait du défi voire de la provocation face un système conçu par et pour des hommes. Plusieurs décennies plus tard, en ce début du mois de mars où nous allons fêter la journée de la femme, une énième loi pour l’égalité professionnelle entre les femme et les hommes en France est en cours de rédaction. Le pays des droits de l’homme n’a pas fait sa révolution et croit que la loi fera évoluer les mentalités.

    Une loi n’a de sens que si elle est appliquée. Celles qui ont été déjà votées ne le sont pas.

    Malek Jan a montré le chemin par son pragmatisme et l’application sur le terrain de la reconnaissance de l’égalité des sexes. Chacun d’entre nous par son action au quotidien peut faire avancer cette cause, noble cause dont l’actualité tous les jours nous rappelle qu’elle n’est toujours pas gagnée et qu’elle reste un des enjeux majeurs de notre temps.

    Il faudra balayer des siècles de traditions, oublier un XIX° siècle qui aura couté aux femmes un espace de liberté qu’aucun autre siècle ne leur aura réduit, extirper de notre champs de vision la femme au foyer élevant ses marmots, sortir de nos têtes des critères et positions machistes…

    A l’instar de Malek Jan, ce sont dans les faits que cette égalité doit trouver son existence. Les femmes ne pourront conquérir seules cette égalité et surtout pas ni contre, ni sans les hommes. Cette égalité elles doivent se battre pour se la faire offrir par les hommes qui n’auront pas d’autre choix que de la reconnaître.

  2. renée le 08 Mar 2010 à 23:13 2

    Pour cette journée de la femme, Malek Jan est à l’honneur et fait partie des premières femmes a avoir eu le courage de se battre pour l’égalité des droits pour les femmes et nous ne pouvons que la remercier du fond du coeur.

  3. Bernard Grandadam le 09 Mar 2010 à 0:17 3

    En cette journée du 8 mars où les femmes sont aux honneurs, je suis surpris de voir à quel point les idées défendues par “Sainte Jani”, née pourtant dans un village reculé du Kurdistan iranien au début de ce siècle, concernant l’égalité “hommes-femmes”, sont autant d’actualités aujourd’hui en France comme dans les autres pays du monde.

  4. Jade le 09 Mar 2010 à 12:01 4

    En observant notre entourage nous ne pouvons en effet que voir à quel point l’égalité hommes femmes est encore et toujours d’actualité…
    Pour ma part, je suis persuadée que ce sont d’abord les femmes elles mêmes qui sont la cause de cette inégalité persistante. Je m’explique : c’est d’abord la femme qui éduque les enfants, qui leur transmet ses idées, sa foi (cf proximité privilégiée des premières années de vie)…
    En observant les gens autour de moi, je suis surprise à chaque fois qu’une fille se marie, elle prend un énorme plaisir à changer d’office son nom pour celui de son mari, alors même qu’en France la loi nous autorise à garder notre nom (donc notre identité). Je suis effarée aussi de voir à quel point souvent elles sont influençables par leur amour. Quant à l’éducation de leurs enfants, ce sont toujours elles qui au lieu d’apprendre à leurs fils à partager les tâches ménagères, préfèrent le faire elle même ; leurs garçons sont poussés à faire de bonnes études, et leurs filles à être jolies et bien habillées… Malheureusement ce sont elles aussi les premières à médire sur une femme qui par son travail et son mérite gravi les échelons au lieu de la soutenir…
    A la lecture de ce texte, il en ressort pour moi, qu’ « acter dans les faits l’égalité entre les hommes et les femmes » est un travail éthique à part entière. La position d’attentisme n’est pas juste ; je me dois de défendre mes droits (à une éducation aussi poussée que possible,…etc), celles des filles de ma famille, et soutenir mes consœurs…

  5. MIA le 23 Mar 2010 à 0:20 5

    Ces quelques mots sur Malek Jan Nemati donnent soif et envie de la connaître un peu plus, un peu mieux, d’entendre des témoignages, de lire quelques passages de ses écrits, d’aller à son tombeau lieu de pélerinage…
    d’essayer “son arme à elle, de faire le bien autour de nous et d’être utile aux autres »

  6. Marie le 20 Jun 2010 à 20:05 6

    Ce livre est un bijou, par l’accès qu’il donne à la vie et à la pensée d’une telle personne, d’un tel exemple. C’est un guide au quotidien.

  7. Suzy le 27 Jun 2010 à 23:15 7

    Quel exemple de force et de courage pour chacune d’entre nous !
    Son parcours est extraordinaire.
    On en revient à se demander, avec tous les moyens dont on dispose, pourquoi on l’en fait pas plus ?

    @Jade : l’égalité homme-femme, notamment dans le couple, ne revient pas selon moi à dire que l’on partage tout de manière équitable (“j’ai fait ça une fois, faut que tu le fasses une fois aussi”). Il s’agit plutôt de trouver un équilibre juste entre les deux membres du couple.
    Concernant l’éducation, en revanche je te suis, on fonce et effectivement homme et femmes méritent une éducation similaire; mine de rien et heureusement c’est ce plus en plus le cas de nos jours.

  8. Francois le 15 Jul 2010 à 14:45 8

    Je viens de découvrir cette superbe vidéo diffusée à la télé en mémoire de Malek Jan sur France 2, en particulier, j’ai été subjugé par sa poesie : qu’elle est belle, legère, parfumée…

    J’en profite donc afin de lui rendre un hommage en ce jour de 15 août en mémoire de son départ il y a 17 ans ……

  9. Joseph Locanda le 15 Jul 2010 à 23:48 9

    François, c’est bien un 15 juillet 1993 (et non un 15 août) que Malek Jan a quitté ce monde. J’ai trouvé que la lumière ce soir était particulièrement pure et scintillante à l’image de ce que devait être cette personnalité hors du commun.

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