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Une spiritualité sans ascèse est-elle possible ?

Par , le 12 May. 2014, dans la catégorie Articles - Imprimer ce document Imprimer

assiette vide

Les discours spirituels en vogue mettent volontiers en avant la nécessité d’un développement complet et harmonieux de la personne humaine, intégrant toutes les dimensions de l’existence. Mais dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, l’idée de vie spirituelle demeure associée aux contraintes d’une discipline religieuse, et donc aussi aux notions de renoncement et de privation, sinon de souffrance. On se dit que la vie spirituelle ne peut être que réservée à une élite, à une humanité hors du commun, capable d’endurer les rigueurs de l’ascèse, à l’image des moines ou des fakirs. Cette vision des choses doit beaucoup à une certaine interprétation du mysticisme : la spiritualité, en tournant l’homme vers l’esprit, le détournerait nécessairement du corps ; pire même, elle verrait dans le corps un ennemi, un élément étranger dont il conviendrait de se défaire pour que l’âme puisse atteindre la connaissance. Toute une tradition néoplatonicienne, plus ou moins bien comprise, semble enseigner ce déni du corps. On comprend que, les mentalités évoluant, cette conception de la vie spirituelle ait suscité une sorte de réaction allergique. Est-il étonnant, dès lors, que nous soyons si peu enclins aujourd’hui à nous soucier de notre âme, en dehors du cadre restreint offert par le cabinet du psy ?

Pour autant, cette situation est-elle indépassable ? Sommes-nous condamnés à choisir entre l’âme et le corps ? Ou peut-on espérer prendre soin de notre âme tout en menant une vie sociale normale, sans avoir besoin pour cela de mortifier notre corps ni de renoncer au plaisir ? En d’autres termes, une vie spirituelle digne de ce nom est-elle possible sans ascèse ? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord clarifier ce qu’on entend par ce mot. C’est ainsi qu’on pourra éviter, par un excès inverse, de réduire la spiritualité à une simple technique de bien-être visant à favoriser notre confort physique et psychique.

Définition de l’ascèse

Le mot « ascèse » vient du grec askesis qui désigne un exercice réitéré, un entraînement. À l’origine, il s’appliquait aux athlètes qui s’exerçaient aux jeux du stade et plus généralement, à tous ceux qui cherchaient à se perfectionner dans un art, à travers une pratique quotidienne. Tel qu’il est employé aujourd’hui, le terme désigne un ensemble de pratiques qui visent à « aller contre la pente naturelle de l’homme en se détournant systématiquement de l’agréable pour se tourner, non moins systématiquement, vers le désagréable » [Michel Hulin, La mystique sauvage, Paris, PUF, 1993, p. 255. Le chapitre « ascèse et vie mystique » présente un descriptif approfondi des différentes ascèses pratiquées par les mystiques]. Le terme recouvre ainsi des pratiques aussi diverses que le jeûne, l’abstinence sexuelle, l’exposition aux rigueurs des éléments, la solitude ou le silence, etc.

Du mysticisme antique au soufisme, en passant par les religions de l’Inde et le Christianisme, l’ascèse se pratique dès qu’il s’agit de dépasser le stade rituel d’une religion pour accéder à l’étape spirituelle. Qu’elle ait pour finalité de purifier l’âme des éléments du corps qui font obstacle à la Connaissance, de mortifier la chair, instrument du péché, ou encore d’acquérir des pouvoirs paranormaux, elle constitue le symbole éclatant d’une vie spirituelle achevée. Aussi est-ce dans la lignée d’une tradition plus que millénaire, et pour ainsi dire tout naturellement, qu’Ostad Elahi entame sa vie spirituelle par une discipline ascétique rigoureuse. À l’âge de 9 ans, il entreprend sous la direction de son père un cycle d’ascèse qu’il poursuit sans interruption douze années durant. Il vit alors en quasi-retrait du monde, noyé dans l’amour divin, et consacre la majeure partie de son temps à la contemplation et à l’étude des textes sacrés. De ces années d’ascèses, passées dans l’enceinte de la maison paternelle, Ostad Elahi répéta souvent qu’elles furent les plus heureuses de sa vie. Cependant, à l’âge de 24 ans et sans que rien ne laissât présager ce changement, il met fin à sa vie contemplative et quelques années plus tard, il entre de plain-pied dans la vie sociale en devenant magistrat.

« Tant que je n’étais pas encore entré dans la fonction publique, je ne savais pas que les douze années que j’avais passées en ascèse et en méditation selon les règles équivalait à une seule année de travail au bureau. » (Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 15). C’est ainsi qu’Ostad Elahi, à la fin de sa vie, commente son passage de la vie ascétique à la vie sociale. Son expérience des deux modes d’existence le conduit à affirmer avec force la prééminence de la vie sociale et à émettre les plus grandes réserves sur la pratique de l’ascèse à des fins spirituelles. Ce que conteste Ostad Elahi, c’est principalement l’idée que l’ascèse, lorsqu’elle constitue la base du travail spirituel, est capable de développer l’âme humaine vers sa perfection. Il considère même, pour des raisons que nous allons examiner, que la pratique ascétique constitue un frein au perfectionnement de l’âme. Ces raisons sont principalement de deux ordres :

  1. L’ascète, en mortifiant son corps, porte atteinte à son droit, il se rend en quelque sorte coupable envers une créature innocente et sans défense ;
  2. s’il parvient par là à « purifier » son âme, il la prive cependant des éléments indispensables à son perfectionnement.

Ascèse et droit du corps

Contrairement à toute une tradition philosophique qui ne reconnaît comme étant titulaires de droits que les êtres doués de libre arbitre, Ostad Elahi affirme que tous les êtres sans exception sont détenteurs de droits parce que dotés de conscience. Cette conscience qui, dans sa forme la plus élémentaire, correspond à la sensation d’exister, est destinée à se parfaire ; toute créature a ainsi le droit d’arriver à la pleine maturation de sa conscience et de pouvoir accéder à tout ce qui contribue à l’extension naturelle de son niveau de conscience.

Le corps étant lui aussi un être, il s’ensuit qu’il a lui aussi des droits, dont le droit de jouir de plaisirs légitimes. De ce point de vue, mortifier son corps, lui imposer des restrictions et des souffrances dans le seul but d’assurer la domination de l’âme sur les pulsions issues du corps, constitue une transgression de son droit. Tout en croyant œuvrer pour son âme, l’ascète commet en réalité une injustice qui nuit à son perfectionnement.

Ascèse et perfectionnement

Selon Ostad Elahi, le principal devoir de l’homme est d’œuvrer au perfectionnement de son âme. L’âme humaine ne désigne pas ici une réalité unidimensionnelle, s’opposant au corps. Elle renvoie au contraire à une réalité elle-même duale, qui intègre en elle la dimension corporelle. En elle, en effet, s’opposent les contraires : une âme terrestre, qui anime le corps, et une âme céleste, qui émane du souffle divin. Dans ce schéma, la perfection de l’âme humaine correspond, d’un point de vue éthique, à la maîtrise par l’âme céleste de toutes les pulsions illégitimes et nuisibles qui émanent de la part terrestre, plus précisément de son soi impérieux.

Dans l’un des ouvrages que B. Elahi consacre à la pensée de son père, la nature de cette maîtrise est décrite par analogie avec l’immunité acquise du corps humain : tout comme le corps acquiert le pouvoir de neutraliser les toxines qui pénètrent dans le flux sanguin, l’âme céleste a la capacité de développer le pouvoir de maîtriser les pulsions illégitimes (comparables à des toxines psychiques) qui pénètrent dans sa pensée. En poursuivant l’analogie, on comprend pourquoi « maîtriser les pulsions de l’âme terrestre […] ne signifie pas qu’il faille mortifier le corps pour l’affaiblir et assécher la source de tout désir. » (B. Elahi, La Voie de la perfection, Paris, Albin Michel, 2002, p 50). Car de même que l’immunisation du corps passe par sa confrontation préalable à une toxine, l’immunisation de l’âme, sa perfection, n’aura lieu que si l’âme est confrontée aux pulsions illégitimes. S’il est donc vrai que ces pulsions sont « nocives, voire même mortelles pour l’âme céleste », elles sont pour autant « indispensables à petite doses pour la vacciner contre ces toxines » (idem, p. 232). Chercher à les extirper de l’âme par le biais de la mortification, c’est s’empêcher de les maîtriser. C’est également risquer, une fois l’ascèse rompue, qu’elles ne reviennent à la charge, encore plus violentes qu’auparavant. Comme le souligne Ostad Elahi lui-même, « Tant que le soi impérieux n’est pas soumis, les jeûnes et les ascèses n’ont qu’un effet calmant. Une fois l’ascèse terminée, il se réveille avec plus de force encore ». (Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 95)

➤ Pour plus d’information sur l’immunité spirituelle voir : Qu’est ce que la spiritualité naturelle ?

Ajoutons à cela que pour Ostad Elahi, la pratique ascétique comporte cet autre inconvénient qu’en procurant à l’homme des états spirituels délectables, elle peut créer dans l’âme une accoutumance analogue à celle des drogues sur le corps et induire chez l’ascète une forme de mégalomanie spirituelle. Dans l’un ou l’autre cas, et l’histoire religieuse nous fournit de multiples exemples, elle a pour effet de l’entraver, voire de l’arrêter dans son perfectionnement.

La fin de l’ascèse ?

Faut-il pour autant en conclure à la fin de l’ascèse ? En passant au crible la capacité de l’ascèse à assurer le perfectionnement de l’âme, Ostad Elahi défend-il l’abandon pur et simple de toutes formes de pratiques ascétiques ?

Sur ce point, Ostad Elahi apporte une réponse nuancée. S’il considère en effet que l’ascèse n’est pas une méthode de fond pour le perfectionnement de l’âme, il reconnaît qu’elle peut être utile face à certaines faiblesses de l’âme (« toutes les ascèses briment le soi mais certaines sont utiles, nous ne le nions pas » (Âsâr ol-Haqq, vol. 2, éd. B. Elahi, Téhéran, Jeyhoun, 1991, parole 281)). Pratiquée de manière ponctuelle et à bon escient, elle agit sur l’âme à la manière d’un médicament. Ostad Elahi reconnaît également la légitimité des ascèses légères, en particulier les jeûnes, prescrites par certaines religions, limitées dans le temps et ne présentant aucun danger pour le corps.

Enfin et surtout, on ne se trompera pas en affirmant que chez Ostad Elahi l’ascèse corporelle laisse place à une autre forme d’ascèse que l’on pourrait qualifier d’ascèse mentale ou intériorisée. La maîtrise des pulsions du soi impérieux nécessite en effet un travail intérieur profond et assidu, qui rappelle par bien des aspects les exercices spirituels des philosophes antiques, et où les efforts, au lieu de porter sur le corps, se concentrent sur la pensée. Ce travail sur la pensée consiste à assimiler dans sa pensée les « principes éthiques et divins justes » jusqu’à ce que, spontanément, on ne désire rien qui soit indigne d’un être humain. Alors que l’ascèse corporelle consiste à éradiquer le désir en affaiblissant le corps, dans l’ascèse mentale, il s’agit de maîtriser le désir tout en fortifiant le corps.

Un exemple permettra sans doute de mieux saisir la différence : une personne cherchant à faire taire en elle la pulsion de médisance, peut, en suivant une ascèse corporelle, s’imposer de faire vœu de silence. Mais elle peut également choisir de s’autoriser la parole tout en s’imposant, par un effort de volonté et en recourant à l’aide divine, de ne pas médire. Il y a fort à parier que dans ce dernier cas, elle succombera maintes fois à l’envie de médire. Mais à travers l’effort même qu’elle fournira pour contrôler sa parole, elle parviendra progressivement à maîtriser sa pulsion et avancera ainsi dans son perfectionnement. Cet effort, cette contrainte qu’on s’impose à soi-même, constitue pour l’âme un véritable entraînement, et donc une ascèse au sens premier du terme.

Possibilité d’une spiritualité sans ascèse

Si nous revenons à notre question initiale, qui portait sur la possibilité d’une pratique spirituelle sans ascèse ni mortification, il est clair qu’Ostad Elahi ne considère pas que l’ascèse corporelle soit indispensable à une vie spirituelle accomplie. Plus même, mortifier et affaiblir son corps, ou seulement le priver de plaisirs et d’un bien-être légitimes, peut constituer une véritable injustice : injustice envers le corps bien sûr, mais aussi injustice envers l’âme qui se trouve ainsi privée des éléments nécessaires à son perfectionnement.

Ce qui compte et fait réellement avancer l’âme, c’est d’arriver à maîtriser les désirs, c’est-à-dire de renoncer non pas à tous les plaisirs mais uniquement à ceux qui sont contraires au respect du droit des autres et de soi. On comprend ainsi mieux cette recommandation faite par Ostad Elahi à ceux qui venaient chercher auprès de lui une guidance : « Vis dans la société, mange bien, fortifie ton corps, mais dans le même temps, fortifie ton âme de telle sorte que, pareille à un arbre robuste, aucun vent ne puisse la faire trembler. » (Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 15)

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4 commentaires

  1. Lea le 14 May 2014 à 16:41 1

    Tres bonne analyse et principes directeurs pour la vie de tous les jours.

  2. Pranav le 26 May 2014 à 14:11 2

    Merci pour cet article qui vient nuancer la notion d’effort pour obtenir ce que la Spiritualité pourrait apporter à l’homme d’aujourd’hui. Je dirais simplement que bien souvent l’ascèse intensive est le fruit du soi impérieux voulant à tout prix devenir Dieu. L’ascèse qui découle d’une progression Spirituelle naturelle est de toute autre nature. Dans ce cas ce sont les plaisirs du monde qui ne présentent plus d’intérêt. Il n’est plus nécessaire de faire un effort pour s’en détacher car il n’y a plus d’attirance. Le progrès Spirituel amène spontanément une vie simple et heureuse.
    Il n’en demeure pas moins qu’un juste effort reste nécessaire. Pour qu’un arbre donne de beaux fruits il faut le tailler ni trop ni trop peu. C’est tout un art. Taillé trop fort, l’arbre produira de très nombreuses pousses qui ne donneront pas de fruit. De même en matière de Spiritualité un effort trop intense verra de nombreuses forces réactionnelles se lever ce qui risquera de déséquilibrer gravement la psyché du sujet.
    Le cheminement est semé d’embuches et la bonne volonté ne suffit pas toujours. Il me semble indispensable d’avoir un référent, un guide averti ayant lui-même fait le chemin pour être guidé et avoir un maximum de chances de réussir dans cette voie.

  3. aL06 le 06 Jul 2014 à 8:54 3

    Merci pour cet article qui recale bien la notion d’ascèse dans la pratique de la spiritualité naturelle.
    Il me semble important de souligner que cette pratique des “principes éthiques et divins justes” doit être corrélée à deux facteurs essentiels qui permettent d’éviter les écueils des conséquences négatives de nos erreurs dans la lutte permanente contre nos déséquilibres caractériels :
    Le premier se situe dans l’intention que l’on porte à nos actes : remettre le résultat de nos efforts à son Créateur et ne vouloir que Son contentement et Sa satisfaction.
    Le deuxième est l’attention que l’on porte à son acte pour capter l’énergie metacausale et obtenir l’aide divine.

  4. radegonde le 26 Jul 2014 à 18:13 4

    je suis d’accord avec “aL06”, dans ma pratique actuelle , je me rends compte que j’attend des résultats rapides, en oubliant le plus souvent que j’avance sur un chemin qui me conduit vers Lui.
    Donc je suis mécontente.. et je laisse parler mon égo!!
    aussi, je me contraints à revoir ma façon de pratiquer en m’en remettant à Lui..

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