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Loin des yeux près du coeur

Par , le 20 May. 2010, dans la catégorie Pratiques - Imprimer ce document Imprimer - English version

Rafael, Madonna Sixtina, détail

A côté des personnes dont on apprécie et recherche la compagnie, il y a toutes celles dont la présence nous est pénible et éveille en nous des sentiments négatifs. Quand on y regarde de plus près, on voit bien que ces sentiments ont « moralement » quelque chose de suspects. Pour le dire rapidement, ils proviennent souvent, pour ne pas dire toujours, de nos propres défaillances morales. En ce qui me concerne, puisqu’il faut bien donner un exemple, la rivalité et la blessure d’amour propre sont indéniablement à l’origine de mes aversions les plus fortes. Il aura suffi que j’interprète un sourire ou une parole comme une marque de condescendance pour que mon interlocuteur devienne sur le champ une personne à abattre.

Mais lorsqu’on a la prétention de « travailler sur soi », il est rare qu’on en reste là. On se dit qu’éprouver de l’animosité envers son prochain, « ce n’est pas bien ». On en éprouve alors une mauvaise conscience que l’on cherche à calmer par tous les moyens ! Après avoir en vain tenté de faire de l’autre le seul responsable de l’aversion qu’on éprouve envers lui (« si je ne le supporte pas, c’est parce qu’il est vraiment « insupportable »), il est possible qu’on en vienne à vouloir surmonter ce sentiment. Parce qu’on le juge indigne, et tout particulièrement « indigne de soi », on décide de le traiter à la dur en s’efforçant de faire le contraire de ce à quoi il nous incline. Alors que tout nous pousse à fuir l’autre que l’on juge agaçant, méprisant, frimeur, on se fait le devoir de rechercher activement sa compagnie, en se disant que c’est là la meilleure façon de mater son aversion. Et on se jette ainsi corps et âme dans la gueule du loup.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en agissant de la sorte, on présume trop et des autres et de soi. En effet, faire preuve de gentillesse envers celui qui nous prend de haut par exemple ne le rend pas aussitôt plus aimable. Il est même possible qu’en y voyant une forme de soumission, il en devienne plus hautain. Mais surtout, décider d’aller vers celui dont la « hauteur » blesse notre amour propre ne nous rend pas immédiatement insensible à sa condescendance. Bien au contraire, on la supporte d’autant plus difficilement qu’elle répond à un geste que l’on voulait amical. Bref, en voulant éradiquer un sentiment, on n’aura fait que l’exacerber, et ce qui n’était au début qu’une légère irritation se sera transformé en allergie.

Alors que faire ? Mon propos n’est pas d’encourager à fuir les gens que l’on n’aime pas. Il est seulement de prévenir contre l’orgueil qui nous pousse à aller au devant de situations qu’on n’est pas toujours en mesure de gérer sereinement. La connaissance de soi, c’est reconnaître qu’il y a des situations face auxquelles on est faible ; c’est accepter qu’il y a des personnes que l’on n’est pas, à certains moments, en mesure de supporter parce que leur présence produit en nous des sentiments moralement condamnables (ressentiment, jalousie, etc.). Aussi, au lieu de courir au devant de ceux qui nous irritent sous prétexte que celui qui « travaille sur lui » n’a pas à être irrité, il semble parfois plus indiqué de prendre momentanément de la distance ; mais attention, pas n’importe quelle distance.

Il faut une distance qui soit l’occasion de rechercher en soi, et non simplement en l’autre, les raisons de notre agacement. Une distance qui ne soit pas uniquement physique, mais qui permette de stopper la rumination mentale qui nous fait ressasser inutilement l’imperfection de l’autre. Cette distance, qui n’a rien à voir avec celle que l’on inflige parfois à ses proches comme une punition et qui n’est qu’une façon parmi d’autres de se venger, permet d’y voir plus clair. Car c’est un fait bien connu : au moment où l’autre nous exaspère, on ne le voit plus qu’à travers cette exaspération. On ne voit plus de lui que son défaut, comme si son être tout entier s’y réduisait. Les yeux fixés sur cet être que nos émotions ont transformé en véritable monstre, il n’est pas possible de l’aimer : on ne peut pas aimer ce qui n’est pas aimable.

Avec la distance, notre ego à l’abri, l’émotion s’apaise. Dans certains cas, lorsque le défaut n’était qu’un mirage produit par notre émotion, cela suffit pour qu’il disparaisse. Dans d’autres cas, lorsque le défaut existe bel et bien, on continue de le voir, mais peu à peu, celui-ci n’est plus qu’un élément parmi d’autres d’une personnalité dont on peut à nouveau percevoir les qualités. Avec le temps, et en s’efforçant de chercher à voir en soi-même l’imperfection qui nous agace en l’autre, il se peut même qu’on arrive à en comprendre l’origine. On perçoit alors distinctement que le comportement qui nous agresse n’est que le signe visible d’un déséquilibre spirituel plus profond, face auquel l’autre se sent impuissant. Conscient de la faiblesse de notre alter ego, conscient également que cette faiblesse ne nous est pas totalement étrangère, on finit par éprouver pour lui une certaine compassion, voire une certaine tendresse. Et c’est ainsi qu’en prenant ses distances, on parvient à surmonter une aversion, à retrouver peu à peu le chemin de l’amitié ou à défaut, celui d’une douce indifférence.


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10 commentaires

  1. GMM le 20 Jul 2010 à 18:04 1

    Oui, comme cela est évoqué dans ce texte, il me semble aussi que le siège de nos émotions est un piège qui souvent nous paralyse, nous enferme, nous retire de la vraie vie. Il met en oeuvre des réactions archaïques, épidermiques, incontrôlées, qui nous amènent à des réactions primaires. Dans ce laps de temps, le “sauve qui peut animal” met à distance le moi spirituel et du fait de sa forme instinctive, obture toute pensée altruiste saine… Son action quasi irrepressible nous précipite égoïstement vers notre propre sauvegarde: l’instinct de conservation. Pour autant, cette force pulsionnelle nous permet aussi, très vite, de comprendre sa fonction archaïque et de percevoir les limites de sa brutalité. Il nous faut alors veiller en conscience, remonter le courant, revenir à la Source…

  2. chapi le 22 Jul 2010 à 23:08 2

    Il me semble que ce texte pose indirectement la question de savoir si on doit aimer tout le monde….
    Je m’étais interrogée sur cela il y a quelques années et j’étais partagée entre un idéal altruiste et le principe de réalité! Il est bien difficile de forcer le cœur et de se contraindre à aimer…. Pour moi la question reste entière!
    Par contre, je trouve cette analyse très fine et pas si évidente que cela!
    J’ai constaté que souvent je manquais de réflexion dans ma pratique et que je n’employais pas nécessairement les bons moyens pour lutter contre des sentiments négatifs que je pouvais éprouver à l’égard des autres. Et j’ai pu souvent me jeter dans la gueule du loup (du soi impérieux) en me forçant à me confronter aux autres, en espérant vaincre mes pulsions illégitimes d’irritations, d’hostilité… ce qui s’est régulièrement soldé par des échecs!!!
    Je trouve que c’est une très bonne idée de prendre du recul, de prendre le temps de gérer les sentiments que l’on ressent, y compris en mettant la distance avec la personne concernée! Après tout, l’essentiel est d’apprendre à se maitriser, à maitriser les pulsions du soi impérieux et à l’évidence, cela ne s’obtient que progressivement… Il me semble que de la sorte, on y gagne en tout état de cause en connaissance de soi! Merci donc pour cette approche!

  3. Joseph Locanda le 24 Jul 2010 à 23:28 3

    Chapi,
    Aimer tout le monde me parait impossible et n’est pas un enjeu spirituel. Maîtriser nos pulsions négatives envers autrui est un enjeu spirituel, mais de là à aimer tout le monde… Si l’on considère qu’en chaque être humain il existe une parcelle divine, je pense que c’est cela que nous devons aimer et que c’est pour cela que nous devons lutter contre nos sentiments de rejet.
    Pour autant je suis d’accord avec l’auteur que le recul en toute chose et notamment dans ce cas est une expérience qui permet de relativiser et parfois d’éteindre les pulsions. Le soi impérieux vit dans l’immédiateté car il nous fait perdre ainsi le contrôle et la réflexion sur nos pensées et nos actes. Notre époque est bénie pour le soi impérieux car le temps nous manque et nous ne prenons plus le temps de la réflexion. Le temps étant par définition une dimension intangible, nous réalisons de plus en plus de choses dans un même espace temps. Nous sommes en permanence dans l’action, l’activisme devrais-je dire et de moins en moins dans l’attention pour agir.
    Le vrai challenge est peut-être la reconquête d’un espace temps qui nous échappe et c’est sans doute là que nous pouvons prendre du recul.

  4. mike le 18 Aug 2010 à 17:35 4

    “Conscient de la faiblesse de notre alter ego, conscient également que cette faiblesse ne nous est pas totalement étrangère, on finit par éprouver pour lui une certaine compassion, voire une certaine tendresse.”
    c’est la traduction que l’autre est notre propre miroir et qu’il faut essayer de se mettre à la place de l’autre, d’aller vers l’autre avec toujours en tête de ne rien vouloir en retour, c’est le plus dur, car si on analyse les comportements des autres plutôt que les nôtres on risque d’être assailli par des réactions épidermiques jusqu’à l’allergie et l’isolement par protection naturelle de soi mais cela nous conduit finalement à l’amertume de notre caractère plutôt qu’à la compassion et la connaissance de soi… une bonne pratique : qu’est-ce qui dans mon comportement peut ressembler à ce qui m’irrite dans l’autre? ou bien, qu’est -ce qui a pu susciter en l’autre un tel comportement à mon égard, en quoi ai-je fauté? (dans le but de mieux se connaître et non pas de plaire à l’autre évidemment). L’analyse du soir est importante et l’exposé du cas à une personne proche et de confiance.

  5. MIA le 27 Aug 2010 à 14:26 5

    ” il semble parfois plus indiqué de prendre momentanément de la distance”, oui
    Prendre de la distance. Décaler dans le temps
    C’est toujours une façon de maitriser le soi impérieux : comme on a des pulsions nuisibles violentes et urgentes, attendre. Au moins je le repère un peu. Ensuite, quand j y vois plus clair, la pulsion est moins violente. Moins urgente

  6. MIA le 29 Aug 2010 à 21:44 6

    “Il est seulement de prévenir contre l’orgueil qui nous pousse à aller au devant de situations qu’on n’est pas toujours en mesure de gérer sereinement.”-> Sagesse de propos : j aime ce conseil
    &
    “La connaissance de soi, c’est reconnaître qu’il y a des situations face auxquelles on est faible”
    Ce n’est pas facile à admettre parfois. Comme si on ne se rendait pas vraiment compte de cette faiblesse. Qu’on se disait qu’on est plus fort que ça.

  7. Ms le 04 Jun 2011 à 13:11 7

    Cet article me parle beaucoup. Plus j’avance dans sa lecture, plus j’ai l’impression que des points fondamentaux en ressortent:

    – L’importance de l’auto-analyse: Quand quelque chose m’arrive, j’ai souvent tendance à rejeter la faute sur l’autre, sans réfléchir plus loin. Avec du recul, je trouve cette réaction prétentieuse de ma part et, entre autre, d’aucune utilité. J’aime me rappeler (au plus haut de ma forme !) ce que signifie la connaissance de soi: au fond, toujours centrée notre réflexion sur nous. En ce sens, je pense à deux maximes d’Ostâd Elahi tirées des “100 Maximes de Guidance”: “L’origine de tout ce qui nous arrive est en nous-même. C’est donc à l’intérieur de soi qu’il faut en chercher la cause” et “S’il parvient à pénétrer en lui-même et à concentrer son attention, l’homme peut résoudre l’insoluble car Dieu lui en a donné la faculté”. En somme, d’après moi, toutes les solutions, toutes les causes sont en nous: il ne faut pas chercher si loin que ça finalement ! 🙂

    – Notre comportement face à ce monde de manière générale: Suite à cet article, j’ai vraiment eu l’impression que nous nous devons d’élaborer un plan d’attaque et des stratégies constamment, toujours dans le même but: notre perfectionnement. C’est comme un jeu ! Nous avons notre objectif final – le perfectionnement, idéalement, ou disons peut-être notre amélioration (pas à pas) – et nous avons aussi des moyens mis à notre disposition – tout ce que comprend notre corps-milieu. Chacun de nous étant doté du libre arbitre, chacun est à même de développer sa propre stratégie, sa propre méthode, encore une fois comme dans un jeu. D’ailleurs, je trouve que cette perception des choses permet de relativisé quant à ce qui nous arrive et à voir cela comme des épreuves nous aidant à nous perfectionner. Comme je l’ai souvent entendu: prenons la vie comme un théâtre !

    – Après avoir lu cet article, j’ai pensé à une phrase qu’on m’a souvent répété: le fait que lorsque l’on voit un défaut ou quelque chose qui nous gène chez une autre personne, c’est souvent parce que, nous-même, agissons de la sorte. En outre, cette personne est comme un miroir de nous-même. Là encore, cet état d’esprit pourrait aider lors de situations telles que celles de l’article qui sont, finalement, universelles, connues de tous. Avancer dans la vie dans cette optique pourrait nous ouvrir les yeux sur certaines de nos failles, nous aidant ainsi à nous rapprocher un peu plus de notre objectif…

  8. radegonde le 11 Aug 2011 à 18:47 8

    “Selon H. Laborit, l’ ultime option, la fuite. Celle-ci s’opère grâce à la mémoire, qui “apporte de l’information a la matière”, c’est-à-dire qui permet d’imaginer. L’homme évite ainsi de rentrer dans le jeu des “dominances”, se préserve et construit en même temps quelque chose de typiquement humain, de totalement personnel, en “fuyant” dans l’imaginaire.
    En fuyant l’autre, par instinct de protection, j’évite aussi de le combattre et d’agraver les litiges, de se faire plus de mal.
    Encore faut-il que l’autre renonce et ne cherche pas lui aussi “le combat”.. Une collègue avec laquelle j’ai eu “des mots”, a été se plaindre à la direction, alors que je l’évitais depuis des mois..Elle voulait “l’emporter” sur moi et me faire “punir”.. Le résultat a été très bénéfique pour moi et désastreux pour elle.

  9. KLR le 12 Aug 2011 à 12:43 9

    Il me semble que dans certains cas, fuir l’autre est une marque de bon sens.
    En effet dans la confrontation aux autres il y a toutes sortes de cas de figure : il se peut que l’on ait à faire à une personne qui n’est pas porteuse de bonnes intentions.
    Pour ma part, j’ai toujours été de nature naïve, et cela m’a quelque fois amené à des situations critiques, ou disons “la bonne étoile” m’a sorti d’affaire. Mais je me rends compte en vieillissant ou en mûrissant, que je suis de plus en plus prudente avec autrui.
    Il m’arrive même d’avoir une première réaction très positive vis à vis de quelqu’un et ensuite de réfléchir aux motivations éventuellement négatives de la personne.
    Finalement en comprenant ses propres intentions, et en décelant et analysant les manifestations du soi impérieux en moi-même, je me suis mise à voir de même avec les autres.
    Je crois d’ailleurs que l’un des principes de voir bien, est aussi de voir objectivement les situations, et également les autres.
    Il me semble du coup qu’il n’est pas nécessaire de se lancer dans la gueule du loup inutilement. Lorsque l’on est contraint de côtoyer quelqu’un avec qui c’est difficile, c’est une autre affaire et c’est souvent l’occasion de lutter contre son soi impérieux, mais dans certains cas, nous avons le choix d’éviter certaines personnes par bon sens.

    Je crois aussi qu’il y a aussi des natures différentes, et qu’il faut faire avec :
    par exemple, j’ai sans doute un très fort instinct de survie et ma nature n’est pas celle d’un animal prédateur, aussi je vais privilégier la fuite à la confrontation…
    D’autre ont une nature différente. Plus “grande gueule” ils aimeront les jouxtes et les confrontations…
    Maintenant avec cette nature qui nous est donnée, il faut faire face aux situations qui se présentent et qui sont agencées pour nous faire avancer. Ces situations là sont souvent incontournables !
    En résumé, on peut examiner vraiment le contexte et si on a le choix, réfléchir avec bon sens sur l’utilité d’une situation de confrontation avec autrui ou non.

  10. Ms le 22 Sep 2011 à 23:41 10

    @ chapi: La question de savoir si l’on doit aimer tout le monde m’est souvent passée par la tête. Pour être honnête, je pense que non. Certes, il faut respecter tout le monde et agir correctement avec autrui, cependant, nous ne pouvons pas aimer tout le monde. Je pense que c’est naturel et qu’on ne peut pas et ne doit pas chercher à changer cela absolument tant que l’on est respectueux.

    Néanmoins, en ce qui me concerne, j’ai trop souvent des préjugés, des pensées négatives pour certaines personnes avant même de les connaitre ou de leurs avoir parler ne serait-ce qu’un peu. Ici, c’est le fait de juger qui n’est pas bon donc et ce qui m’aide beaucoup est de me dire qu’il y a une parcelle divine en chacun de nous. Etant croyante, cela me parle et me permet d’aller vers ce gens pour des fois me rendre compte de mon erreur de jugement. Avoir cela à l’esprit permet de calmer mes émotions, de réfléchir et d’agir du mieux que je peux au lieu de trop laisser libre cours à mes émotions …

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