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La règle d’or revisitée

Par , le 25 Apr. 2010, dans la catégorie Lectures - Imprimer ce document Imprimer

La règle d'or, Olivier De Roy

Olivier Du Roy, La Règle d’or, éditions du Cerf, 2009

La règle d’or, une maxime négligée, surtout dans le monde francophone : l’intention d’Olivier Du Roy est de la revivifier en rappelant ses origines et sa présence partout où religion et culture sont attestées, c’est-à-dire depuis le Ve siècle avant notre ère. Avec une ardeur contenue et beaucoup d’érudition, il passe en revue les diverses interprétations de la maxime, les louanges et critiques dont elle a été l’objet à travers les siècles et l’ampleur qu’elle a prise à travers le monde ; son objectif est de nous en faire découvrir le mécanisme intime qui explicite sa portée morale et justifie son universalité.

« La règle d’or […] prescrit de sortir de soi pour traiter l’autre comme un moi, aussi important pour lui-même que je le suis pour moi ». Dès l’introduction, l’auteur précise la fonction de cette maxime séculaire qui s’énonce, dans sa formulation positive : agis envers les autres comme tu veux qu’ils agissent envers toi, et dans sa formulation négative : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent. Il s’agit, dit-il, de réversibilité et non de réciprocité, comme cela a été souvent interprété.

Dans une première partie, très bien renseignée, il démonte les diverses modulations et altérations de l’énoncé de la maxime, qui varie selon les époques et les utilisateurs. Il identifie le ressort fondamental – souvent implicite – qui permet à la maxime de fonctionner : l’inversion des rôles, et repère deux grands types de formulations : celles « qui partent d’un désir ou d’une crainte du sujet » et celles « qui se fondent sur un jugement de valeur ».

Les premières, qu’elles soient positives ou négatives, obéissent à la règle d’empathie. Il s’agit de saisir, par intuition cognitive émotionnelle, ce que ressent ou ressentirait l’autre en nous appuyant sur ce que nous désirons ou craignons nous-mêmes. Ce sont les formulations les plus anciennes et les plus répandues. Dans leur forme négative, particulièrement, elles rendent explicites et ce faisant, humanisent les interdits du Décalogue : ne fais pas à autrui (ne tue pas, ne vole pas etc.) ce que tu ne voudrais pas qu’autrui te fasse (qu’il te tue ou te vole etc.) ; la soumission à l’interdit passe par la médiation de l’identification à l’autre ; me mettant à sa place, je ressens ce qu’il ressentirait si j’agissais de manière malveillante envers lui.

Les formulations qui se fondent sur un jugement de valeur obéissent, nous dit l’auteur, à la règle d’équité. Ce que tu condamnes chez les autres, ne le commets pas toi-même ; cela équivaudrait, en quelque sorte, à avoir deux poids deux mesures. C’est un point de vue qui fait plus grand cas du raisonnement. Dans cette optique plus complexe, se mettre à la place de l’autre, c’est travailler sur l’impartialité : savoir prendre de la distance par rapport à soi, prévoir les conséquences de son comportement, mais aussi prendre en compte le contexte social, psychologique etc. dans lequel se situe l’autre.

Plusieurs pages sont consacrées à un relevé systématique des méprises qui ont été faites sur le sens de la règle d’or au cours des siècles. Le premier texte que nous cite Olivier Du Roy date du début du XVIe siècle. Wolfgang Musculus, grand prédicateur réformé, admoneste ses ouailles, de manière directe et saisissante, sur les déformations qu’ils font subir à la formule évangélique selon laquelle nous devons faire du bien aux autres comme nous souhaitons qu’on nous fasse du bien, et rétablit en regard, la vraie signification des paroles du Christ. Le deuxième texte, rédigé par Benjamin Camfield en 1671, est une mise en garde contre les contrefaçons que la règle d’or a suscitées ; Olivier Du Roy en organise le contenu sous forme de tableau, auquel il ajoute une liste explicative très utile des différents contresens relevés, suivis chacun d’une mise au point du vrai sens de la maxime.

Au cours du temps, il a donc fallu éviter certains écueils. Par exemple, le risque pour la règle d’or d’être confondue avec la loi du Talion. L’action d’autrui à mon égard ne doit en aucun cas influencer mon comportement. « Ce que je voudrais qu’autrui fasse pour moi n’est pas le motif de ce que je dois faire pour lui. Car je ne le fais pas pour qu’il me le fasse, ni parce qu’il me l’a fait, mais parce que comme moi, comme autre moi, il peut désirer ou craindre que je le lui fasse ». Le risque aussi de se projeter dans l’autre et de lui prêter mes désirs et mes craintes, ou encore d’assimiler la maxime à une règle de prudence : suivons la règle pour être traité de la même manière, ou à une recherche de paix sociale contractuelle, à la Hobbes ou à la Hume. Aussi des corrections ont-elles été proposées, principalement par les théologiens et les philosophes. Des mots ont été ajoutés : Augustin, par exemple, délimite le champ de tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent en ajoutant ‘de bon’ – et modifie ce faisant la maxime évangélique en expliquant que pour soi, on ne peut vouloir que du bien. D’aucuns proposeront d’ajouter la notion de raison, d’autres celle de devoir ; parmi les modernes, il y a ceux qui recherchent une logique implacable, tel notre contemporain Harry Gensler : « Faire A à X est incompatible (ne peut être combiné) avec le fait de ne pas consentir à l’idée que A te fasse la même chose dans une situation exactement semblable = ne fais aux autres que ce que tu acceptes qu’ils te fassent dans la même situation ».

La deuxième partie est consacrée à la découverte de l’universalité, dans le temps et dans l’espace, de la règle d’or. Cette découverte, nous explique l’auteur, s’est faite progressivement au cours des quatre derniers siècles. C’est particulièrement grâce à Benjamin Camfield – auteur anglais du XVIIe siècle qui écrivit le premier traité consacré à la règle d’or, dans lequel il apporte toutes les références à cette règle trouvées chez les auteurs grecs et latins – que la prise de conscience va commencer à se faire. Dans cette liste on trouve chez les grecs Homère, Aristote, etc. Epictète, Sénèque, Horace et d’autres, chez les latins. Tous finalement de tradition occidentale. Mais quelle ne fut pas la sidération de tous nos penseurs, théologiens, philosophes ou autres, lorsqu’ils prirent connaissance, via les missionnaires, de l’oeuvre de Confucius. Ainsi ce docte païen, ayant vécu entre le sixième et le cinquième siècle avant Jésus-Christ, exhorte ses disciples à pratiquer le ren (vertu d’humanité) en ces termes : « Pratiquer le ren, c’est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu’on veut s’établir soi-même, et souhaiter leur réussite autant qu’on souhaite la sienne propre… ».

En Inde aussi on retrouve, dans le brahmanisme, sous ses formes positive et négative, les énoncés de la règle d’or, dans l’immense épopée du Mahâbhârata (composée entre les IVe et IIIe siècles avant et les IIIe et IVe après Jésus-Christ). De même dans les sermons du Bouddha : « J’aime la vie et je ne veux pas mourir. J’aime la joie et je répugne à la douleur. Si je suis privé de la vie par quelqu’un, c’est un fait qui n’est ni agréable, ni plaisant pour moi. Si moi je prive quelqu’un d’autre de sa vie, ce sera un fait ni agréable ni plaisant pour lui. Car il ne veut pas qu’on le tue, il aime la joie et répugne à la douleur. Ainsi un fait qui n’est ni agréable ni plaisant pour moi doit être ni plaisant ni agréable pour quelqu’un d’autre. Donc un fait qui n’est ni agréable ni plaisant pour moi, comment puis-je l’infliger à quelqu’un d’autre ? » ; Également dans le jaïnisme, un beau texte est cité, dont le leitmotiv est : « Comme si c’était fait à toi ».

Il serait trop long d’énumérer toutes les aires géographiques dans lesquelles la règle d’or manifeste sa présence, enracinée dans les cultures. Mais j’en ai assez dit pour qu’on se questionne sur les raisons de ce déploiement spatiotemporel d’une maxime qui, qu’elle ait été formulée de manière lapidaire ou prolixe, a été et reste toujours pertinente. L’auteur y répond amplement dans la troisième partie. La règle d’or, dans ses deux formes positive et négative, témoigne de la loi naturelle : aptitude ‘insérée’ dans la constitution de tout être humain, elle en est le principe fondamental. Cette conception, exposée dès le IIe ou début du IIIe siècle de notre ère par Origène dans son Commentaire de l’épître aux Romains de saint Paul, initie une doctrine qui sera largement suivie par la tradition chrétienne pendant toute la période patristique, en Orient comme en Occident. À ce propos, Olivier Du Roy cite un très beau texte de Jean Chrysostome (IVe, Constantinople) qui nous annonce, nous dit-il, déjà bien avant Kant, ‘l’autonomie de la loi morale’ en l’homme, et un non moins talentueux sermon d’Augustin, à lire absolument. La doctrine de la loi naturelle persistera pendant tout le Moyen-Âge ; elle sera reprise, au XVIe, par les grands réformateurs ; Luther lui donne un rôle prépondérant dans sa prédication. Au XVIIe la règle d’or a ses partisans, les uns insistant sur le rôle de la compassion, les autres mettant en avant la raison et le sens du devoir. Au XVIIIe, Kant lui fera beaucoup de tort en la traitant de ‘triviale’, mais avec le développement de la phénoménologie et des études anthropologiques et philosophiques sur l’empathie au XIXe et XXe – la plupart des auteurs modernes s’intéressant directement ou indirectement à la question sont cités – elle sera reconnue comme loi naturelle sur laquelle se fonde la vie interpersonnelle et sociale des communautés humaines. C’est une aventure passionnante que nous rapporte Olivier Du Roy, pleine de péripéties et qui témoigne que, bien plus qu’une simple maxime, la règle d’or, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autre comme un moi à part entière, non seulement nous inspire la civilité, la sollicitude et l’équité dans nos jugements et comportements et développe en nous le sens de la responsabilité, mais réussit aussi à inhiber nos impulsions agressives, en nous encourageant à nous identifier à l’autre.

Ci-après une intervention de Karen Amstrong, auteure britannique de nombreux ouvrages de religion comparée, où elle défend cette thèse qui lui tient tant à cœur : les religions ont beaucoup plus en commun qu’elles n’ont de différences, et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne la règle d’or que toutes ont, d’une manière ou d’une autre prônée :


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6 commentaires

  1. anna le 06 May 2010 à 11:20 1

    Ayant uniquement lu l’article de DAC dans un premier temps, et pas visionné la conférence, j’envoie ce mot pour encourager ceux qui comme moi se seraient arrêtés là, à écouter Karen Amstrong. Aussitôt l’article lu, je voulais acheter ce livre, attirée par la culture et l’érudition qu’il représente, et l’envie d’accéder à des connaissances, peut-être peu répandues. Mais … que vaut la théorie sans la pratique ? et c’est bien l’intérêt de l’intervention de Karen Amstrong de faire le pendant avec la théorie, et d’ancrer cette règle d’or dans le XXI ème (vous verrez, cette dame est très drôle pour parler d’elle-même!). Donc, je vais le lire, plus seulement dans l’intention de développer ma culture (ce qui est déjà pas mal, d’accord!), mais aussi pour y trouver les éléments pratiques, qu’il doit certainement contenir, et en avoir une lecture beaucoup plus riche que celle que j’envisageais a priori.

  2. MIA le 07 May 2010 à 9:08 2

    Quelle gifle cette intervention de Karen Armstrong ! Ca réveille un peu…

  3. radegonde le 08 May 2010 à 22:07 3

    le texte de DAC est magnifique, mais je ne suis pas sure de comprendre la conférence en anglais. Existe-il un sous-titrage ???

  4. Le comité de rédaction le 09 May 2010 à 11:34 4

    En cliquant sur “view subtitles” en rouge, en dessous de la vidéo, vous pouvez accéder à un sous-titrage de la conférence de Karen Amstrong en français.

  5. Della le 11 May 2010 à 13:50 5

    Avec les années, je me rends compte que l’essentiel de la pratique réside véritablement dans cette Règle d’Or car elle permet de lutter conjointement contre une pluralité de défauts et de développer autant de vertus. Sans compter qu’elle recharge nos batteries d’une énergie à la fois apaisante et régénérante . Pourtant, je réalise que j’ai trop tendance à l’oublier. Cette piqûre de rappel via ce discours formulé avec simplicité et avec des mots justes tombe à pic. Merci

  6. Torvia le 04 Jul 2010 à 2:13 6

    @Della : Je suis complètement d’accord avec le fait que l’essentiel de la pratique réside dans cette règle d’Or. Je dirais aussi, qu’elle constitue le canevas même, de la pratique de l’éthique. En effet, j’avais du mal au départ, pour trouver la bonne recette à appliquer en toute situation, et c’est en cela, que cette règle ma fournit les balises nécessaires pour observer le respect de l’éthique, des droits ainsi que des devoirs, surtout quand ma pratique en était à ses balbutiements.

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