La lutte contre le soi impérieux (3) : détecter le soi impérieux – l’auto-observation

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée à « La lutte contre le soi impérieux » :
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Reconnaître en soi les manifestations du soi impérieux constitue déjà un pas gigantesque dans le travail de lutte. Car son arme la plus redoutable, on l’a vu, consiste précisément à occulter son existence pour pouvoir, dans l’ombre, envahir progressivement l’ensemble de notre soi. Une étape indispensable de la lutte consiste donc à détecter en soi les traces de l’activité du soi impérieux.
La plupart du temps, nous manquons de l’attention et de la sensibilité nécessaires pour même accepter l’idée que nous avons agi sous l’effet du soi impérieux. Si nous avons quelque peu développé cette sensibilité, il arrive encore trop souvent que la lutte échoue dès l’étape de la détection, parce nous n’avons pas eu l’énergie d’aller au bout du travail : nous avons éventuellement une intuition de départ, mais dès que nous cherchons à la formuler clairement et à la mettre sous le projecteur de notre conscience, le soi impérieux détourne notre pensée sur un autre sujet et enterre notre intuition avant même qu’elle ait pris forme. Nous n’avons alors plus aucune prise sur lui, il s’est échappé, et nous renonçons ainsi tout simplement à une lutte dont nous ne ressentons plus la nécessité. Si, dans le meilleur des cas, nous gardons le désir de lutter contre lui, nous ne savons plus par où commencer, ni où chercher l’adversaire.
L’identification claire et consciente du soi impérieux constitue donc une dimension essentielle de la lutte. Elle requiert en elle-même un effort mental considérable, soutenu par une éducation de pensée juste et une méthodologie adaptée.
Cette méthodologie est présentée ici en trois parties, dont chacune fera l’objet d’un article :
- L’auto-observation
- Le miroir des autres
- Chercher la cause en soi
Auto-observation
Pour détecter le soi impérieux, il faut commencer par s’observer et affiner la conscience que nous avons de nos comportements, de nos pensées et de leur caractère potentiellement nuisible aux autres ou à nous-même. Par exemple, nous pouvons chercher dans un premier temps les manifestations les plus clairement anti-éthiques du soi impérieux : accès de colère ou de convoitise, agression, vengeance, médisance, jalousie, frime, égoïsme, peur… On pourra ensuite rechercher des points qui demandent souvent un peu plus d’expérience pour être perçus : relations intéressées, intentions détournées, orgueil caché… On trouvera par exemple dans la journée un événement particulier, un sentiment ou un comportement qui pourra servir de point d’accroche. En général, toute sensation de tension, d’inconfort ou d’excitation psychique, même légère, est potentiellement révélatrice de la présence du soi impérieux. On en observera alors avec sincérité les tenants et les aboutissants : j’ai été vexé par telle personne ; je n’ai pas fait ce travail que j’avais promis d’achever ; je me sentais mal après cette discussion ; je repense sans cesse avec satisfaction à la façon dont j’ai réussi à répondre et à m’imposer face à telle autre personne… Quel est le rôle du soi impérieux dans cette affaire ? Avec un peu plus d’expérience, on pourra aussi se poser un certain nombre de questions avant d’agir : est-ce que ce que je m’apprête à faire ou à dire est réellement conforme à l’éthique ? Quelle est ma véritable intention en le faisant ou en le disant ? Très rapidement, si l’on parvient à dépasser le rideau de pensées parasites et le tir nourri d’auto-justifications que le soi impérieux tentera immédiatement d’interposer, on s’apercevra que derrière nos actes les plus anodins se cachent souvent des intentions ou des attitudes profondes beaucoup moins avouables.
Par exemple, ce midi, à la cantine, j’ai parlé d’un collègue absent à d’autres collègues : une activité des plus banales. Mais ma parole était en réalité le reflet de sentiments plus ou moins nuisibles issus directement du soi impérieux : en lançant quelques médisances discrètes mais bien placées, j’ai peut-être cherché à me venger de ce collègue ou à me dédouaner à ses dépens d’une erreur que j’ai commise ; ou encore à le discréditer parce que je suis jaloux de sa réussite. Mais peut-être ai-je dit du bien de lui. Mon intention était toutefois de faire réagir mes collègues de façon à leur faire dire, à eux, tout le mal que je voulais entendre, en me plaçant moi-même dans la position de spectateur. Autre possibilité : en relevant chez lui telle qualité, je comptais en réalité rabaisser cet autre collègue qui en est cruellement dépourvu, ou encore, je voulais frimer, mettre en avant ma proximité avec lui pour me faire valoir, parce que je sais que tout le monde l’admire. Peut-être n’ai-je pas eu d’intention aussi précise, mais j’ai été simplement négligent : tout à la chaleur de la discussion et au soin de l’image que je donnais de moi-même, je n’ai pas fait attention à l’impact négatif que pouvaient avoir mes paroles et quelqu’un en a été blessé, un autre en aura conçu de la jalousie envers moi et les intérêts de tel autre s’en seront trouvés lésés : rien de grave en apparence, puisque je ne l’ai pas fait exprès, mais il y a peut-être là l’indice d’une forme d’égoïsme et d’insensibilité, ou d’une forme de présomption qui me rend certain de mes jugements au point d’en parler à tous sans prendre la moindre précaution… La liste des symptômes possibles pourrait être bien plus longue, et il ne s’agissait pourtant que d’une simple discussion de cantine.
Dès qu’il y a hésitation et discussion intérieure, on peut être certain de trouver la trace du soi impérieux qui oppose ses arguments à ceux de la part céleste. Pour le débusquer, il faut analyser ses dialogues intérieurs à la lumière de nos connaissances des principes éthiques et divins justes : le soi impérieux est la voix qui prône en nous des actions qui s’opposent à ces principes et consistent notamment à léser les droits de ceux qui nous entourent. Évidemment, les choses ne sont pas toujours aussi simples puisque, on l’a vu, le soi impérieux sait très bien utiliser à son profit les principes éthiques eux-mêmes. Si la raison ne suffit pas, on peut alors très souvent reconnaître la voix du soi impérieux au fait qu’elle est plus plaisante et nous entraîne comme naturellement vers elle. Dans le doute, il est donc toujours plus prudent de prendre le chemin qui nous paraît le plus difficile à prendre et de nager en somme à contre-courant.
Autre méthode pour repérer le soi impérieux : commencer à mettre en pratique un principe éthique juste (par opposition à un principe pseudo-éthique imaginé par le soi impérieux), se fixer un programme éthique ou faire, plus généralement, quelque chose qui tend à nous rapprocher du divin. Comme il est par nature rebelle à tout ce qui nourrit notre part céleste, le soi impérieux réagira immédiatement et opposera une résistance extraordinaire pour nous en détourner. Par exemple, dès qu’il s’agira d’accomplir une tâche spirituelle (lecture, prière ou autre) nous nous sentirons brutalement très fatigué et comme dans l’impossibilité physique d’agir, alors que nous retrouverons tout aussi soudainement notre énergie lorsqu’il s’agira de faire quelque chose qui nous plaît. Ou encore, dès que nous voudrons aider quelqu’un, une voix viendra immédiatement nous représenter la difficulté insurmontable de l’entreprise ou l’urgence soudaine de cette autre tâche que pourtant on a laissé traîner sans difficulté jusque là. Cette voix puissante et extrêmement convaincante qui jaillit avec force du fond de nous-même pour nous barrer la route n’est autre que celle du soi impérieux.
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons

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Mille mercis pour cet article qui m’aidera à mieux cibler mon soi-imperieux et à avancer sans trop tâtonner…
Merci énormément pour cet éclairage précis, cette décortication très concrète. Des petites choses auxquelles je n avais pas pensé, et un rappel d’autres indispensables.
Merci pour cette analyse, il est si vrai que sous la banalité des choses le soi impérieux camoufle « des sentiments plus ou moins nuisibles », dans l’intention tout d’abord d’exprimer une contrariété qui évolue en « le discréditer parce que je suis jaloux de sa réussite ». Cette banalité conduit à ne pas « prendre la moindre précaution », je fais souvent, parfois, cette erreur et je me le reproche!
« mais il y a peut-être là l’indice d’une forme d’égoïsme et d’insensibilité, ou d’une forme de présomption qui me rend certain de mes jugements au point d’en parler à tous sans prendre la moindre précaution… » cette analyse me parle. Je pense pouvoir facilement retrouver un tel comportement égoiste ou insensible chez moi. Tenir dans la durée, ce travail d’observation fine (puis d’action) est le plus difficile pour moi. Si d’autres sont passés par là, je serais intéressé de lire votre expérience pour garder le cap. Ou bien si certains arrivent à tenir un programme et comment….