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Malek Jân Ne’mati, la mystique éclairée

Par Le comité de rédaction, le 6 Mar. 2010, dans la catégorie Bibliographie, Magazines, Ressources

Malek Jan Ne'mati

Héritière d’un enseignement spirituel réunissant les religions anciennes de l’Iran, l’islam mystique et la culture kurde, « sainte Janie » œuvra au renouvellement de la tradition, en conjuguant contemplation et ouverture sur le monde. Un article de Leili Anvar, publié dans Le Monde des religions de janvier-février 2010, consacré à la soeur d’Ostad Elahi, Malek Jan Ne’mati.

Née dans un village reculé du Kurdistan iranien en 1906, Malek Jân Ne’mati, surnommée « sainte Janie », a traversé le XXe siècle en apparence très loin du monde et de ses fracas, dans l’étude, la prière et l’enseignement spirituel. Et pourtant, le témoignage de ceux qui l’ont connue et les traces écrites qui restent de son enseignement presqu’exclusivement oral montrent à quel point elle fut, malgré son goût pour une vie contemplative, une femme très au fait de l’actualité du monde, très engagée aussi dans la défense des droits des plus faibles et des femmes en particulier, autant qu’un penseur profondément concerné par des questions philosophiques et les enjeux éthiques de son temps.

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En quête d’un esprit

Par Le comité de rédaction, le 2 Mar. 2008, dans la catégorie Magazines, Ressources

Article publié dans le Minotaure, n°1, printemps 2003.

Le philosophe Elie During se penche dans cet article sur les usages foisonnants du terme « spirituel » dans les pratiques et les discours contemporains. Après avoir proposé une définition minimale de la spiritualité qu’il associe à l’idée de perfection du soi, il met en évidence l’originalité de l’approche que Bahram Elahi décrit comme celle de la « spiritualité naturelle », en insistant sur sa dimension pragmatique et sur ses principaux outils.
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Tombeau pour sainte Janie

Par Le comité de rédaction, le , dans la catégorie Magazines, Ressources

Parmi les élèves formés par Ostad Elahi, la plus brillante et la plus assidue fut sans doute sa soeur Malek Jân Ne’mati qui forma à son tour, nombre d’élèves à la pensée de son frère. Elle n’a pas seulement étudié et médité toute sa vie les enseignements d’Ostad Elahi. Selon son propre témoignage, elle les a systématiquement mis en pratique et expérimentés. Puis, revenant sur ces expériences, elle les a reformulées dans un langage simple et accessible duquel s’exhale une sincérité, un sens pratique et une profondeur caractéristiques. Cet article de La Voix du Luxembourg est un compte rendu d’un livre qui lui a été consacré et dans lequel quelques pages sont consacrées à la pensée d’Ostad Elahi.

La Voix du Luxembourg, 20 septembre 2007, « Tombeau pour Sainte Janie : les éditions Diane de Selliers publient une hagiographie de la figure spirituelle kurde : Malek Jân Ne’mati ».

Alors que la poudre des canons enténèbre l’horizon au Levant, il est opportun sans doute de relever les lumières qui de tous temps ont jailli en terres mahométanes. Parmi ces jaillissements : la vie, les écrits et les dits de Malek Jân Ne’mati, figure spirituelle kurde, à qui les éditions Diane de Selliers consacrent un livre en forme d’hagiographie. Cruel paradoxe ou ironie de la providence, les lumières de Malek Jân sont le fruit d’une intériorité sans recours, « sainte Janie » ayant été privée de vue dès son adolescence.

Malek Jân Ne’mati est un corps d’abord. Si frêle, si fragile. Un corps quasi minéral, atrophié par l’âge et de récurrentes maladies, un corps évanescent, comme en route déjà pour une résorption en ces sables persans dont il procède, comme si Malek Jân entérinait en sa chair ce postulat de Khalil Gilbran selon qui toute vie n’est qu’« un instant de repos dans le vent, livrée aux airs qui bientôt la sèmeront aux quatre vents ». Et au faîte de ce corps menu cet humble bonnet, la calotte chère au Kurdistan, et sous ce bonnet la blanche tunique des derviches, sur quoi courent deux interminables nattes poivre et sel : ainsi se présentait Malek Jân (« ange bien-aimé » - on la surnommait aussi « sainte Janie ») sur le seuil de sa misérable demeure, forte seulement de sa canne et de ce regard inverti, tourné vers ces tréfonds qui, délestés des apparences et de leurs chimères, était tout entier voué à la contemplation de l’Essentiel. Qui fut Malek Jân Ne’mati ? Figure majeur de la spiritualité kurde, « sainte Janie » a traversé le XXe siècle dans la méditation, l’enseignement spirituel et l’action caritative, dans un kurdistan iranien qui de toute éternité fut une terre de prédilection pour les sages et las anachorètes. Née en 1906, elle emboîta de bonne heure les pas de son père et de son frère Ostad Elahi, eux mêmes piliers de la tradition spirituelle kurde. Qu’a-t-elle enseigné ?

Contre toute forme d’égoïté

L’auteur du livre, Leili Anvar, maître de conférences en langue et littérature persanes à l’institut des Civilisations orientales de Paris, souligne que rassembler son œuvre tenait de la gageure, car son expression fut essentiellement orale. « Pour Malek Jân le procès spirituel était cheminement vers l’effacement de soi-même, vers l’annihilation de toute forme d’égoïté afin que, légère et transparente, l’âme puisse rejoindre l’océan de la divinité ». D’où la rareté des traces, voulue par une femme au service de verbe et rétive à une écriture qui l’assèche en la pétrifiant.

Janie a laissé une quarantaine de manuscrits cependant, écrits en langue kurde et persane, dans lesquels elle retrace ses expériences spirituelles ainsi que ses conversations intimes avec le divin. Parmi ces œuvres, quelques recueils de poèmes attestent son goût pour la poétique mystique, tandis que d’autres ouvrages compulsent ses conseils et ses recommandation aux femmes.

En ce lointain Iran qui la vit naître, la majorité de la population prête allégeance à un ordre très ancien, l’ordre des Ahl-e Haqq (« Les Fervents de Vérité »), qui a forgé non seulement les aspirations à la transcendance mais aussi la culture populaire en son acceptation la plus large. L’ordre fut fondé au XIIIe siècle, par Soltân Sahâk, personnalité charismatique approchée comme une manifestation de Dieu (théophanie), auteur d’une doctrine qui fédère les religions anciennes de l’Iran, l’Islam sous ses formes les plus ésotérique et quelques éléments propres à la culture kurde. Malek poussera plus loin le sens de l’ouverture, qui dira : « Moïse, Jésus et Mahomet tiennent leur mission de la même Source ».

Quant à la communauté Elahi, elle est considérée en Iran comme l’une des deux principales sectes soufies, périodiquement persécutées par les autorités islamiques contemporaines.

Très jeune, Malek Jân pratique l’ascétisme. « Dès l’enfance, selon le vœu de mon père, elle portait une robe et une calotte blanches, la tenue des derviches, de sortes que l’on ne savait pas si c’était une fille ou un garçon », témoigne Ostad Elahi, le frère vénéré. Or, il faut savoir que Malek Jân est éclose en des latitudes où une fille est considérée comme quantité négligeable, où sa naissance suscite des condoléances de la part des voisins, où il n’est pas rare, même, qu’une naissance féminine fût « étouffée dans l’œuf ».

Malek Jân devient aveugle à l’adolescence, mais se voue à sa quête mystique avec d’autant plus de ferveur. Dans le même temps « elle était disponible pour tous, prompte à aider les pauvres », rapporte Bahram Elahi, fils de ce dernier, élévé par Malek Jân et aujourd’hui chirurgien installé en France.

Une leçon d’amour

« Dieu m’a pris la vue, mais Il m’a ouvert la porte du Royaume des Cieux ». Cette ouverture vers les univers spirituels accrut le rayonnement de Janie : dans la continuité de la tradition familiale et à l’instar des maîtres spirituels du passé, elle accomplissait des prodiges et sa parole se réalisait, quand bien même elle considéra le surnaturel avec une certaine suspicion.

« Les univers spirituels étaient d’une telle richesse qu’après le départ de mon père, je fus désorientée. J’ai cherché sans cesse une direction qui me conduise à la Source et ce n’est que vers l’âge de trente ans que j’ai trouvé cet axe en la personne de mon frère Ostad Elahi. Tout ce que j’ai compris et transmis par la suite, ce sont ses enseignements et ses principes ».

Grâce à son frère, auquel elle était liée par un lien à la fois spirituel et affectif, Janie décida d’opter pour une démarche spirituelle plus rationnelle, davantage conforme, selon Ostad Elahi, à la nature de l’esprit, et qui repose sur la connaissance de soi et le discernement. Après qu’ Ostad Elahi eut quitté ce monde en confiant à Jânie la responsabilité de son enseignement, celle-ci en développa les principes grâce au contact intérieur permanent qu’elle maintenait avec lui. Sa pensée visait une théorie de l’âme et des fins dernières fondée sur les principes quintessentiels des religions révélées et la revendication d’une inaliénable liberté de penser, dessein pour le moins audacieux en un pays dont les intellectuels progressistes s’opposaient à la spiritualité comme « ferment antirévolutionnaire » et où le milieu religieux était échaudé par cette démarche se déployant en dehors de tout cadre institutionnel.

Le livre de Leili Anvar est une édifiante invite à l’introspection, comme le souligne Diane de Selliers en son avant-propos. Il est « une leçon de courage », par une confrontation avec le monde dont témoigne l’inlassable engagement de cette femme auprès des plus démunis. Il est une « leçon d’amour » surtout, de cet amour qui lui seul permet de toucher aux rives de la compassion et, partant, de la foi.

La foi de Malek Jân Ne’mati était à l’image de cette canne qui une vie durant guida ses pas : si frêle elle aussi, mais inébranlable comme les tamarix qui percent les dunes du Kurdistan : « je suis entrée au seuil de la certitude », disait Malek Jan en ses ultimes saisons. « Je suis entrée dans une phase où je ne puis plus régresser ou avoir de doutes. Les voiles se lèvent les uns après les autres, bien qu’il faudra que j’y travaille jusqu’à mon dernier souffle ».

Gaston Carré

Malek Jân Ne’mati, par Leili Anvar aux éditions Diane de Selliers. 144 pages, 37 photos et 10 illustrations.

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Rencontre avec Bahram Elahi : pour une spiritualité pragmatique

Par Le comité de rédaction, le , dans la catégorie Magazines, Ressources

En 1996, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Ostad Elahi, La Réforme publiait une interview de Bahram Elahi. Celui-ci y parle longuement de son père et du cheminement qui, de la vie mystique traditionnelle, l’a conduit au cœur de la vie sociale.

La Réforme, 20 janvier 1996, « Rencontre avec Bahram Elahi : pour une spiritualité pragmatique ».

Elevé dans une famille musulmane de notables iraniens, Ostad Elahi dépasse par sa pensée sa tradition d’origine. Sa conception du spirituel vise à l’universel. Il mène durant son enfance et sa jeunesse une vie de retraite et de contemplation. Puis il entame une carrière de magistrat : les postes les plus sensibles lui sont confiés pendant près de trente ans. Il exerce ses fonctions dans différentes provinces. Enfin, au soir de sa vie, il tire parti de cette vie active dans une œuvre écrite où il expose une recherche spirituelle pragmatique débouchant sur le questionnement éthique. Selon son fils, notre interlocuteur : « Ostad Elahi avait pour principe invariable de ne rien enseigner dont il n’est constaté la valeur pratique et spirituelle au travers de sa propre expérience ».

Précisez-nous les trois phases importantes de la vie de votre père.

Ostad Elahi a passé le premier tiers de sa vie à s’adonner à l’ascétisme, à la contemplation, dans le retrait de la société. Puis il a abandonné cette vie mystique pour entrer dans la société afin d’apporter la spiritualité dans le monde. Ce qui ne l’a pas empêché de continuer un travail intérieur, tout en exerçant le métier de juge. Puis, dans le dernier tiers, il a récolté le fruit de ses expériences. Il a enseigné et écrit des livres à partir des découvertes faite dans la phase précédente.

Qui l’a guidé dans la première phase ?

Notre famille est issue d’une lignée de mystiques depuis le XIVe siècle. Ostad Elahi a mené une vie semblable à celle de son père, mystique classique vénéré.

Plutôt que de suivre le chemin traditionnel – être dans le monde puis s’en éloigner afin de se rapprocher de Dieu dans une existence ascétique et contemplative -, Ostad Elahi a considéré que la vie active était le lieu où l’on peut le mieux rencontrer Dieu. Ce qui paraît quelque peu paradoxal.

Mon père était un humaniste. Ses questions concernaient l’origine de l’homme : pourquoi est-il venu sur Terre ? Que doit-il faire ? Où va-t-il ? Il disait que toutes ses paroles étaient le fruit de ses propres expériences et découvertes. L’ensemble de son cheminement lui a permis d’établir un système de pensée visant le perfectionnement de l’homme jusqu’à son but. Selon lui, l’homme est un être bidimensionnel dont la première dimension est métaphysique. La mort n’existe pas. Celle que nous voyons est purement physique. Tout homme doit, pour le retour à son origine – la voie de la perfection -, se soumettre à des lois, des théorèmes – la « spiritualité naturelle ». Pour lui, la spiritualité est une science expérimentale positive. Dieu a créé chaque créature afin qu’elle puisse se développer et croître « naturellement ». Il y a une analogie entre la croissance physique et la croissance spirituelle. Ainsi, si un enfant se nourrit sainement, il grandira naturellement. Il en est de même pour l’être métaphysique, à condition qu’il respecte les lois que Dieu a instaurées.

Dans la première étape de sa vie, Ostad Elahi a accompli, selon lui, une spiritualité « du passé », c’est-à-dire non adaptée à notre temps. Prenons l’exemple d’un enfant âgé de deux ans à qui on injecte des hormones de croissances. Au bout de six mois, un an, il croît, grandit et se développe. Ayant grandi anormalement, l’enfant est devenu un monstre. S’il avait attendu l’action des hormones secrétées naturellement, sa croissance aurait été normale. Ostad Elahi procède par comparaisons avec la spiritualité. Les personnes qui pratiquent l’ascétisme et veulent par différentes techniques accéder rapidement à un développement spirituel risquent d’arriver au même résultat que cet enfant de deux ans. D’où la nécessité de prendre connaissance des lois naturelles de Dieu.

Expliquez-nous cette citation d’Ostad Elahi : « un an passé dans la vie sociale vaut des années passées dans la spiritualité ». En quoi cette vie sociale, faite d’agitation excluant toute méditation, tout silence, peut-elle engendrer une démarche de rencontre avec Dieu ?

Ostad Elahi dit que tout individu a deux devoirs fondamentaux : s’éduquer soi-même et en faire bénéficier ses semblables. La société se révèle comme le grand laboratoire de l’homme. Ce dernier est venu sur terre pour apprendre les devoirs et les droits que Dieu lui a désignés : les approuver, les appliquer. Le champ d’épreuves de l’homme, c’est la société. Là, nous sommes confrontés à des épreuves pendant toute la journée ; mais si nous nous retirons de ce lieu, nous ne bénéficions plus de ces expériences. Comme celles-ci sont nombreuses, en une journée peut être effectué le travail spirituel équivalent à celui accompli en contemplation.

La vie sociale génère une démarche éthique liée à une recherche spirituelle… Actuellement, lorsqu’on parle de spiritualité, vient tout de suite à l’esprit l’image d’un ascète barbu, habillé d’une manière particulière et effectuant des gestes appropriés. Quelqu’un de différent des autres êtres humains. Je respecte de telles démarches. Mais la spiritualité « naturelle », celle qui mène l’homme vers sa perfection, est une spiritualité où la personne accepte le mode de vie de ses semblables. Etre très actif dans la société. « il vaut mieux donner que recevoir » dit le Christ. C’est-à-dire travailler, fonder une famille, bien éduquer ses enfants. Il n’y a pas fondamentalement incompatibilité entre la spiritualité et la vie sociale. Bien au contraire ! Elles se complètent. La personne peut concilier une vie spirituelle, intérieure, et une vie sociale très active. Car qu’est-ce que la spiritualité sinon respecter l’éthique et la morale ?

Sa conscience était mise à l’épreuve quotidiennement, en temps que magistrat… Tout le temps, il avait Dieu devant lui.

C’était aussi un musicien.

Il jouait de la musique traditionnelle sacrée sur un luth particulier : le tanbûr. Il aimait jouer pour un auditoire disposé à une telle écoute et évitait de se produire à la radio, car ignorant tout des auditeurs d’une telle diffusion. Il donnait gratuitement, car pour lui la spiritualité doit être gratuite. Il refusait tout profit en argent ou en honneurs. Selon lui, Dieu donne gratuitement, il faut donc donner aux autres gratuitement La spiritualité ne doit surtout pas être un métier.

Ostad Elahi a travaillé toute sa vie mais n’a jamais voulu que la moindre rémunération se mêle à la spiritualité, même pour sa musique sacrée.

Selon moi, un homme spirituel moderne est quelqu’un de très actif dans la société, utile, et qui rend service. Qui vit avec les autres, leur ressemble, s’habille comme eux. Car la spiritualité doit se vivre intérieurement. Mon père était joyeux, il participait à la joie des autres. De même, il compatissait à leur malheur. C’est cela la spiritualité.

Propos recueillis par Rémy Hebding

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Ostad Elahi, un destin accompli

Par Le comité de rédaction, le , dans la catégorie Magazines, Ressources

Nouvelles clés, printemps 1996, « Ostad Elahi, un destin accompli ».

En 1995, en commémoration du centenaire de la naissance d’Ostad Elahi, un symposium sur le thème « la spiritualité : pluralité et unité » a réuni en Sorbonne plus d’une trentaine de spécialistes en sciences, religion, droit et sciences humaines. Le magasine Nouvelles clés, dans un article intitulé « Ostad Elahi, un destin accompli », a publié un compte rendu détaillé des différentes tables rondes qui se sont tenues entre le 7 et le 10 septembre.

« Tout être porte en lui ce désir incoercible de rejoindre son origine primordiale. » Ces quelques mots d’Ostad Elahi prononcés lors de la cérémonie d’ouverture donnent le ton de cette rencontre interdisciplinaire hors du commun. Plusieurs tables rondes ont en effet planchés pendant quatre jours sur le thème du rapport entre la religion, la science, et l’art avec le spirituel. Des conférenciers prestigieux tels qu’André Chouraqui parlant de « l’unité des religions », Jean During (2) ou James Morris (3) qui ont présentés respectivement la musique et la pensée d’Ostad Elahi, ont conféré à cette manifestation une saveur toute particulière. Deux axes forts, autour desquels un consensus semble avoir été atteint, se dégagent des principales conclusions des débats. En premier lieu : la réalité d’un authentique « besoin » spirituel chez l’homme. Un besoin universel, irrésistible, incontournable, voire inné. Athée, croyant, pratiquant ou non, peu importe, tout individu sera tôt ou tard animé par le désir puissant de retourner à la Source. C’est bien là le constat primordial, celui sur lequel, au sein de ce symposium, tout le monde s’accorde, la première pierre du grand édifice de l’unité. Scientifiques, artistes, poètes, juristes, homme d’affaires, religieux reconnaissent en l’homme cette intime nostalgie de la terre perdue et la nécessité pour lui d’un retour futur. Deuxième axe fort, dégagé notamment autour de la table ronde « la science et le spirituel » : tout se passe en effet comme si la création s’articulait autour d’un ordre et d’un but préétabli.

La science et le spirituel

C’est cette même notion d’ordre et d’harmonie omniprésents dans l’univers, reconnus par les plus grands savants de notre temps, qui amène le scientifique Jean Dorst (4) à dire haut et fort : « Du chaos n’a pas pu sortir un ordre quelconque. Il y a incontestablement une puissance supérieure qui a réglé, dirigé un certain nombre d’opérations que nous pouvons analyser dans nos laboratoires. La constitution du monde des vivants ne peut donc se concevoir que par un dessein, un arrangement téléologique. » Et Jean Kovalevsky (5) d’ajouter : « Un scientifique est un croyant qui s’ignore. » Cette quête de sens de la part des scientifiques, croyants ou non, montre bien que le mystère du « pourquoi » reste entier. Echaudée par certaines « déviations » de la science, la communauté scientifique semble aujourd’hui moins catégorique dans son rejet d’une dimension transcendantale, voire même divine de l’univers. Cette réserve permet à certains hommes de science de réclamer maintenant le retour d’un « dialogue entre les différents domaines de la connaissance, entre les différentes religions. entre science et religion », comme le souligne Basarab Nicolescu (6), un dialogue qui mènerait à « une espèce de Yalta de la connaissance. » Et ce ne serait pas un fait nouveau car jusqu’au XIIIe siècle, rappelle Michel Cazenave (7) la science et le spirituel n’étaient guère dissociés. Le très grand Isaac Newton avait répondu à l’un de ses détracteurs sur la question de l’origine de la force de gravitation : « À l’évidence, c’est Dieu »… Cette amorce de réconciliation laisse présager une convergence de ces deux domaines d’investigation. Pour Pierre Karli (8), « nos expériences subjectives sont tout à fait objectives, je ne vois aucune raison sérieuse de nier la réalité de nos expériences subjectives. » Si pour les intervenants il n’y a pas encore de science dans le spirituel, il se pourrait donc bien qu’il y ait alors du spirituel dans la science. Il cite plus loin Ostad Elahi dont la pensée rejoint celle des scientifiques sur la notion de l’expérience en tant que nécessité première : « Un savant qui met sa voie en pratique peut être comparé à un homme qui parcourt un trajet en avion. Le pratiquant sans connaissance est comme l’homme qui voudrait parcourir le même trajet à dos d’âne. Mais il est pire d’être savant sans pratique, que pratiquant sans connaissance. » Les scientifiques s’accordent ainsi pour dire que science et spirituel apparaissent désormais comme complémentaires et nécessaires à notre éthique de vie. Au rythme où vont les choses, la science ne s’approprierait-elle pas à l’avenir ce champs d’investigation formidable qu’est le spirituel ? Jean-Paul Guetny (9) se pose en effet la question : « Il y a un espèce de no man’s land que la religion abandonne et que la science n’a pas investi, et beaucoup parient que ce no man’s land sera demain le no man’s land de la spiritualité. »

La religion et le spirituel

Que pensent les représentants des quatre religions (judaïsme, christianisme, islam et bouddhisme) de la table ronde « la religion et le spirituel » ? Monseigneur Lorenzo Frana (10) souligne que « toutes les religions ont en commun la spiritualité du lien homme-dieu. » C’est donc dans les entrailles des religions que se situe encore le spirituel. Ce spirituel, c’est l’esprit qui ne saurait être « confisqué par personne » selon Armand Abecassis (11), est un, et chacun y converge comme vers le sommet d’une pyramide. Il pose néanmoins la question de savoir si toutefois l’être humain peut être sauvé « sans croire en Jésus, en Moïse ou en Mahomet. » À cela, répond Ali Amir-Moezzi (12), « ne peut-on penser àl’existence d’un spiritualité libre ? Une spiritualité qui aurait ses racines dans les religions existantes, mais en même temps qui parlerait le langage de l’homme moderne avec ses tensions, ses déchirements, ses violences ? » Selon lui, « la spiritualité reste peut-être la seule issue de survie de l’humanité », d’où la nécessité de savoir « quelle spiritualité peut exister pour la jeunesse à qui les religions ne parlent plus et qui ne se reconnaît plus dans le langage religieux. » Voilà où se situerait probablement le fameux no man’s land de Jean-Paul Guetny : ce besoin d’un spirituel adapté au temps et au lieu. Marc-Alain Descamps (13), quant à lui, se réfère aux paroles d’Ostad Elahi sur la relation entre spirituel et religion : « Tant que l’on n’a pas atteint l’étape de l’unicité, dans laquelle la pensée ne se disperse plus, on a besoin de rituels religieux ; celui qui a atteint l’étape de l’unicité et qui voit Dieu lorsqu’il regarde en lui, celui-là est anéanti en Dieu et il n’a plus besoin de la discipline élémentaire des rites religieux. » Peut-on alors dire que l’homme d’aujourd’hui, au-delà de cette discipline élémentaire des rites religieux, serait justement en quête d’unité ou d’unicité autour du spirituel ? Les Américains qui, grâce aux sondages d’opinion, l’ont bien compris, ont déjà établi leur nouveau credo, les trois « S » : Soul, Sacred, Spiritual, des mots aujourd’hui très à la mode. En France, la tendance, plus discrète, se veut aussi plus sélective, plus exigeante. car le besoin spirituel est, comme le souligue Jean-Paul Guetny, « biface ; on y trouve le meilleur et le pire », notamment le spiritual business.

Les pièges du spirituel

Le danger du spirituel vient souvent du fait que « la soif spirituelle mène la plupart du temps à la recherche d’un maître à penser », remarque Jacqueline Kelen (14). Marc-Alain Descamps reconnaît en effet la nécessité d’un vrai guide, terme qu’il préfère à « maître » : « En haute montagne vous êtes capables d’aller à mille cinq cents mètres, mais avec un bon guide vous pouvez aller jusqu’à trois mille mètres. C’est exactement la même chose dans la vie spirituelle. » Mais prudence, car comme le disait il y a déjà fort longtemps un grand lama tibétain : « Un maître authentique est plus rare que l’or, les charlatans sont plus nombreux que des fourmis dans un nid. » D’où la nécessité de pouvoir faire la distinction entre les bons et les faux maîtres. Pour Marc-Alain Descamps : « Le danger dans le domaine du spirituel est le manque de discernement. Quand on apprend que quelqu’un a douze Rolls-Royce en argent, comment peut-on devenir un disciple ? » Bernard Bourgeois (15) évoque plutôt comme critères « les exigences de la rationalité, du discours, de l’exotérisme, de la manifestation et l’action. »

Trois principes clés

Mais selon le professeur Babram Elahi, « l’unique façon de lutter contre la spiritualité dévoyée n’est pas de faire la chasse aux sorcières mais plutôt de faire connaître à tous les hommes les règles et les lois de la spiritualité “naturelle” qui constituent des repères sûrs. » Ces repères, quels sont-ils ? Selon Ostad Elahi l’homme peut se baser sur trois principes clés : le premier est l’application des « principes fondamentaux originels de l’éthique et de la religion tout en menant une vie normale dans la société et avec la société, car pour avancer dans la science spirituelle il faut affronter des épreuves et la source réelle des épreuves est la société. » Deuxième principe : subvenir soi-même à ses besoins, fonder une famille, avoir un comportement exemplaire dans la société, venir en aide aux autres. Enfin troisième principe : « Créer un équilibre entre notre âme, notre corps, notre vie spirituelle et notre vie matérielle », en respectant les droits de notre « moi total », c’est-à-dire de l’ensemble formé par notre moi physique et notre moi métaphysique. » La règle d’Or étant d’avoir « constamment le Créateur présent à l’esprit » comme notre meilleur point de repère ce qui nous procure « une énergie positive, motivante et mobilisatrice. »

L’art et le spirituel

Tout se passe dans l’âme, le coeur et le cerveau ne sont que des instruments, ils sont pour ainsi dire les lieux de « manifestation de ces phénomènes. » Cette citation d’Ostad Elahi reprise par Alain Valade pour introduire le spirituel dans l’art, fait mouche. Dominique Ponnau enfin conclut en citant les propos de Paracelse tirés de l’Evangile d’un médecin errant : « Ce qui est attendu de toi, ce qui est vraiment en toi, cela naîtra en temps voulu de toi. Tu ne sauras pas comment ni d’où cela vient, ni où cela tend, mais en fin de parcours, tu trouveras ce que tu n’as pas appris, ni su. Tu verras le fruit. »

S. M.

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1. Traducteur, poète, écrivain.

2. Ethnographie, Directeur de recherche au CNRS.

3. Professeur d’histoire des religions à Oberlin University (États-Unis).

4. Zoologiste, membre de l’ Académie des Sciences.

5. Astronome, membre de l’Académie des Sciences.

6. Physicien Théoricien, CNRS.

7. Directeur des programmes à France Culture, modérateur.

8. Neurophysiologiste, Membre des Sciences, Professeur émérite à la Faculté de Strasbourg.

9. Directeur de la Revue « Actualité Religieuse ».

10. Observateur pennanent du Saint-Siège à l’UNESCO.

11. Spécialiste de la mystique juive. Université de Bordeaux.

12. Spécialiste de la mystique musulmane, École Pratique des Hautes Études

13. Psychologue, président de l’Association de Psychologie Transpersonnelle.

14. Producteur à France Culture, écrivain, modératrice.

15. Professeur de philosophie, Université de Paris I Sorbonne.

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